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Steve’s Rag 08 – The Long Walk

The Long Walk/Marche ou Crève

(Frank Berlez)

 


 

    En préambule, je tiens à préciser que j’ai délibérément choisi de prendre un certain recul vis-à-vis de l’œuvre en évitant autant que possible de citer des noms ou des passages de The Long Walk, et ceci dans le double souci de ne pas déflorer l’intrigue pour celles et ceux qui n’ont pas encore lu le roman et de ne pas asséner d’inutiles redondances aux familiers de Marche ou Crève. J’espère que ce qui suit incitera les premiers à plonger plus avant dans cet élément majeur de la bibliographie de Stephen King; quant aux seconds, je leur propose la vision étriquée, puisque personnelle, que j’ai pu en retirer.

    Au premier coup d’œil voire à la première lecture, ce roman semble faire partie des oeuvres les moins ambitieuses de King. D’ailleurs, cette histoire dénuée de tout élément fantastique paraîtra sous le nom de Richard Bachman, synonyme d’ouvrages décalés à la fois proches et sensiblement différents de ce que l’auteur Déjà, The Long Walk est ridiculement court; 350 pages rivalisant péniblement avec ce que King appelle lui-même le syndrome d’éléphantiasis litteraris qui le pousse à faire long, trop long pour certains. Mais au-delà des préoccupations finalement secondaires (quel pseudo utilisé ? quelle taille ?), ce qui rend le livre attachant, c’est la dose d’originalité qu’il recèle. Originalité, cette qualité qu’il est si difficile d’insuffler à un récit censé provoquer des émotions fortes … . Et pour cause, en cette fin de vingtième de siècle, les filons dits classiques doivent être maniés avec précautions sous peine de les voir provoquer chez le lecteur une irrépressible envie de dormir. Pour une fois, point de Vampires ou de pouvoirs télékinésiques ou encore de demeure hantée, King nous prouve qu’avec une simple extrapolation, une petite transposition des sentiments ou instincts discutables qui animent la société américaine, il était possible de faire naître un frisson durable le long de l’échine du lecteur piégé par le talent de l’écrivain. Marche ou crève ne serait-il pas le roman le plus horrifique d’une bibliographie pourtant vaste, le plus dérangeant car le plus réel ?
    A l’instar des groupes de Hard-rock qu’il aime tant, King nous propose une idée directrice simple, concise et basique, bref sans fioritures. A partir d’une trame rapidement exposée ( tout est dit dans les 20 premières pages), la suite s’impose à nous rapidement, conditionnés que nous sommes par les Superproductions Hollywoodiennes qui constituent nos références cinématographiques. Et finalement, dans l’ensemble nous ne serons pas surpris ( déçus ?) par la tournure que prendront les événements. Les détracteurs de King se rassemblent déjà; telles des hyènes impitoyables flairant la proie moribonde: Comment ? Bâtir un roman complet sur une seule idée en l’allongeant maladroitement avec des divagations bancales et prétentieuses ? C’est à moitié vrai. L’intrigue se résume à une idée. Mais quelle idée ! Tellement simple que la résumer est d’une facilité déconcertante : 100 jeunes garçons s’inscrivent au départ d’une course un peu particulière, 99 perdants, 1 vainqueur. La règle n’est pas complexe; marcher, toujours marcher, être le dernier à marcher. Si l’on s’arrête ? On reçoit le lot de consolation; la Mort. Une balle dans la tête ! Il faut noter une fois n’est pas coutume, que la toujours délicate traduction du titre semble ici des plus réussies; Marche … ou crève. Pourquoi se le cacher, il s’agit de l’exemple parfait d’idées que nous aimerions avoir, tellement carrée que toute objection doit s’effacer devant son efficacité. La suite, c’est une histoire qui marche ( si j’ose dire …), le talent indéniable de King est de savoir faire vivre une histoire. Le tempo est rapide et constant, aucune faiblesse ne vient émailler cette belle mécanique. Le pouvoir de persuasion est tel que l’on se surprend parfois à envisager une invasion imminente d’ampoules sous nos pieds.
    Mais si cette course contre la mort se déroulait dans le cadre d’une société futuriste, parallèle; The Long Walk n’aurait été qu’un récit haletant sans autre but que de nous divertir en étanchant notre soif d’angoisse. Or, il ne s’agit en rien de science-fiction, les États-Unis décrits sont très, très proches de la nation que nous connaissons si bien. A peine une sorte de société jumelle un peu plus dark, un peu plus radicale qui a de toute façon un grand avantage sur la réelle; c’est de ne pas (encore ?) exister. De fait, nous évoluons dans ce monde familier sans le moindre dépaysement, nous donnons tout juste une signification un peu plus macabre aux termes typiquement américains que sont self-made men, golden boy ou bien l’ American way of life. Comme le disait Warhol, chacun aura ses quinze minutes de gloire, ce sera le cas de chaque participant à cette longue marche, jeté en pâture à une foule massive se déplaçant uniquement par goût du sang dans un remake moderne de la Rome antique. Dans un pays où un acteur de Western peut devenir président, où les carriéristes et arrivistes de tout poil rivalisent de coup bas et manœuvres douteuses, la notion de réussite sociale prend toute son ampleur. Alors ? Qu’est ce qui différencie tellement les jeunes garçons se battant pour leur propre vie d’abord, puis pour le bien-être de leur famille; des adolescents américains à qui l’on apprend d’une part, qu’ils doivent être les plus forts pour réussir, d’autre part, qu’ils sont les rejetons d’un pays imposant depuis un demi-siècle son hégémonie économique, militaire et culturelle au reste du monde ? Les différences sont assez subtiles. De plus, chaque coureur engagé a certes une seule porte de salut, à savoir être le dernier, celui qui survivra aux autres, mais n’est en aucun cas le meurtrier direct de ses compagnons d’infortune. Ce ne sont pas eux les coupables, ils ne sont que les fruits d’une éducation prônant une prise en main un peu risquée de leur avenir. Peut-être pour accentuer cette absence de libre-arbitre, King se garde bien de donner des motivations valables aux futurs morts qui constituent The Long Walk Là où certains écrivains auraient joué la carte du pathétique en faisant intervenir de sombres histoires familiales abondant dans le sens de ce choix pour le moins radical, King s’évertue, alors que les langues se délient au fil des kilomètres, à ne fournir aucune explication défendable quant à l’inscription des 100 marcheurs. Bien sûr, certains participants croient savoir pourquoi ils sont là mais très vite, que ce soit le futur père devant faire face à ses responsabilités ( en faisant de son enfant un orphelin ?) ou le jeune désabusé par une déception amoureuse, tous se rendront compte qu’il s’agit en fait, d’un marché de dupes; le plus beau fleuron d’une civilisation décadente. A cette question inévitable rapidement posée au sein du peloton; Pourquoi veux-tu être ici ?, un marcheur plus lucide que les autres répondra: Parce que tu veux mourir !. Au moins auront-ils eu cet insigne privilège qui est de saisir la valeur réelle de sa propre vie lors de leur ultime confrontation avec la faucheuse. Autre conséquence ce cette course contre la Mort est l’accélération extrême de la vitesse à laquelle se développeront les liens sociaux à l’intérieur de cette micro-société, après l’incontournable attitude de défi; essentielle pour jauger ses adversaires, tous passeront à la phase des insultes; alternative bête et méchante mais qui a le mérite de rassurer, puis arriveront au stade des questions; d’abord d’ordre général jusqu’à devenir de plus en plus profondes, pour aboutir enfin à un curieux sentiment de fraternité les unissant tous (tous étant ici un synonyme de rescapés) et ce à l’encontre d’une logique évidente. Le nec plus ultra de cette situation paradoxale sera atteint alors qu’il ne reste plus qu’une petite dizaine de participants; chacun d’eux devant faire la promesse dans la douleur au sens propre et figuré, de ne plus aider un autre marcheur même si celui-ci connaît les pires difficultés. A ce moment de la course, les survivants ont atteint l’Abnégation totale.
    Le thème des limites humaines face à la Mort n’est pas rare chez King (on citera en vrac La Corniche; Le Goût de vivre ou Running Man). L’écrivain se complaît à décrire les étapes successives de la réflexion devant ce qui est par définition inéluctable et qui arrive toujours trop tôt. Mais l’avantage de The Long Walk sur les exemples cités est d’offrir à l’écrivain une multitude de possibilités d’expression en choisissant l’un ou l’autre des participants. Ce réservoir de personnages plus ou moins secondaires sera d’ailleurs largement suffisant puisque beaucoup de marcheurs resteront anonymes. De plus, la lutte ne prend plus des allures de duel, les héros kingiens ne sont plus confrontés à des conditions climatiques (La Corniche), à une société avide (Running Man) ou à la Mort (Le Goût de Vivre) mais sont au contraire confrontés à plusieurs ennemis à la fois. Les premiers adversaires auxquels on pense sont les 99 autres participants mais bien vite il faudra se rendre à l’évidence : avant de pouvoir gagner, le marcheur devra d’abord vaincre cette petite voix intérieure et insidieuse qui lui souffle constamment : Abandonne, tu n’as aucune chance, épargne-toi au moins la douleur !. En effet, la conclusion qui s’impose à chaque participant est vicieuse : pour être le dernier il faut que le découragement ultime que le marcheur affronte ne soit pas assez fort pour le pousser à un abandon synonyme de suicide tout en l’étant suffisamment pour acculer les autres à cette même extrémité. Et c’est cette incertitude concernant les autres qui finalement fait le plus de dégâts car, même si on bat le record de la distance parcourue, l’issue n’est pas acquise pour autant et il reste la possibilité qu’un autre marcheur soit encore meilleur… King, en grand connaisseur de l’âme humaine, sait qu’un facteur inconnu fait éminemment plus peur qu’un danger tangible et identifiable, ce qui nous permet un audacieux parallèle entre ses romans dits fantastique fondés sur des éléments surnaturels (et donc méconnus de notre monde cartésien) et The Long Walk qui exploite notre Peur ancestrale de remettre notre destin entre les mains d’autrui (en l’occurrence les autres marcheurs). Une situation nous apparaît toujours moins dangereuse quand on peut la contrôler soi-même (la douleur que doivent supporter les participants) que quand elle est tributaire de facteurs externes (les adversaires qui constituent la grande Inconnue). Et comme si cette torture morale ne suffisait pas, une autre réflexion perturbatrice vient très vite hanter certains marcheurs : Ne vaut-il pas mieux être le premier à jeter l’éponge (en évitant ainsi la souffrance supplémentaire de la marche) plutôt que le 99ème et dernier type à se faire abattre? King nous invite une fois de plus à nous enfoncer plus profondément dans les méandres du cerveau humain et une fois de plus nous n’en ressortirons pas intacts.
    Autre composante primordiale de ce roman : la Foule. Cette entité massive constituée de milliers d’individus et que l’on manie pourtant au singulier se montrera bien vite sous son vrai jour. Au prime abord un allié précieux injectant une dose non négligeable de courage aux marcheurs (leur fierté fait des miracles), la Foule se transformera bientôt en objet de haine la fatigue aidant. Ce public à qui l’on attribue au début du roman une fibre sportive comparable à celle que l’on retrouve chez les spectateurs d’événements sportifs de notre monde, est en fait uniquement attiré par le caractère morbide de la course. les cris de joie de la foule en liesse iront crescendo à chaque exécution. Le peuple (au sens péjoratif) se battra pour récupérer des reliques funestes telles que les bidons ou chaussures des marcheurs. D’ailleurs le terme marcheur est totalement inexact : pour la Foule, ils ne sont que des cadavres en sursis. Et si ce sursis pouvait se terminer juste devant eux… Quel bonheur ! Bien sûr, cette motivation plus ou moins avouée est grandement condamnable. Vous, moi, sommes conscient de l’analogie flagrante entre la Foule dépeinte par King et les tristes personnes se déplaçant telles des pèlerins du Macabre sur les lieux d’une catastrophe afin de reluquer (j’utilise sciemment un terme trivial digne de leur statut) les éventuelles victimes. Mais si vous relisez les quelques lignes qui précèdent vous conviendrez que les propos que je me prête et que , par extension je VOUS prête, sont pieux, moralisateurs… et tout à fait hypocrites. Avons-nous le choix? Évidemment non ! King dans ses multiples préfaces, postfaces et autres délires hors fiction nous rappellent que le fan de fantastique qu’il est avant tout s’est construit parallèlement au développement exacerbé de l’aspect Voyeur inhérent à chaque être humain. Qui peut s’empêcher de jeter un coup d’œil en coin vers le bord de l’autoroute quand celle-ci est le théâtre d’un accident spectaculaire? C’est un constat difficile à reconnaître mais l’Homme est un voyeur morbide par nature. La parade couramment citée, et à mon avis éculée, à cet état de fait difficilement compatible avec le concept de l’Homme-créature Divine (et donc à la base naturellement Bon) est d’appréhender la littérature fantastique à travers le prisme flatteur de l’exutoire. Je veux bien admettre que par le passé le livre était le vecteur d’un réel pouvoir cathartique mais qu’en est-il maintenant, à une époque où les médias spécifiques au XXème siècle sont en train de phagocyter leur ancêtre commun à vitesse grand V? En ne considérant que le cinéma (déjà un média du passé… ), n’est-il pas plus défouloir de visionner sur un grand écran un film axé sur l’Ultra-violence? Malheureusement, un éventuel débat sur la place actuellement occupé par le Livre au sein de notre société dépasse largement le cadre d’un article comme celui-ci. Si l’on se recentre sur le sujet initial, il est facile de nous considérer Nous, les centaines de milliers de lecteurs de The Long Walk comme la représentation à peine plus soft de la Foule avide d’hémoglobine alors que notre première réaction fut de la condamner. King a eu l’intelligence de mettre en scène les côtés négatifs de la Foule pour satisfaire nos propres aspects négatifs. Après avoir répondu à l’attente classique de l’amateur d’angoisse littéraire à savoir une identification consciente (ou presque) au personnage principal, et le héros kingien s’y prête admirablement, l’auteur permet à nos pulsions douteuses de trouver un écho beaucoup plus vicieux celui-là puisque infiniment plus éloigné de notre conscience. De là à considérer la Foule comme un personnage à part entière, je vous laisse seul juge. Peut-être même pouvons-nous la percevoir comme une sorte de Conscience collective ou plutôt devrais-je écrire Mauvaise Conscience collective?
    Comme toute dystopie (une utopie négative) qui se respecte The Long Walk met en exergue les éléments négatifs sur lesquels se fondent invariablement une société. Il est évident que King ne voue pas une passion aveugle à son pays natal, sans toutefois tomber dans l’excès inverse à savoir renier ses origines ou nier ses racines. A l’instar de Janus (ou de son pendant littéraire Docteur Jeckyll et Mr Hyde de Stevenson), les États-Unis affichent une dualité manifeste qui lui confère cette ambivalence que l’on peut résumer par le célèbre proverbe « Avoir les défauts de ses qualités ».





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