Nous suivre sur les réseaux sociaux
Les achats réalisés via l'ensemble des liens du site (ex : Amazon/Fnac...) peuvent nous générer une commission.
Divers

Steve’s Rag 20 – La Rage et les Ordres (2)

La Rage et les Ordres (Partie 2) (Rose Madder)

(Roland Ernould)


Sa mission remplie, Rosie reçoit les compliments de la suivante: “Tu as été sensationnelle” (page 311). Elle aurait dû plutôt dire: tu as été une exécutante remarquable, d’une discipline exemplaire. La signification n’est évidemment pas la même…

Quand elle revient la première fois de l’autre monde, Rosie a ramené le bracelet d’or de Rose Madder. La seule pensée du bracelet lui donne de la force dans son combat contre Norman: “Elle avait besoin de toute la force que lui conférait le bracelet d’or” (page 455), qui lui donne l’agressivité nécessaire: “Elle tira avec toute la force surnaturelle qui était en elle” (page 458).

Même la qualité de sa voix, qui lui a permis de trouver un emploi de lectrice, est le résultat d’une détermination: d’une part, elle rencontre le producteur dans la boutique où elle a acheté le tableau; d’autre part, son souffle lui vient d’une bonne respiration formée par le contrôle de ses cris quand Norman la battait…(page 209).

Ainsi, non seulement une Puissance se sert de la docilité de Rosie, dont son mari avait déjà largement abusé, mais encore lui donne l’impression que c’est elle qui décide librement: elle jubile ainsi devant sa liberté retrouvée (page 51) et pense qu’elle ne dépend que d’elle-même (page 161), alors qu’elle est systématiquement utilisée.

4.3. De la soumission à la rage.

Rosie est passée peu à peu de la peur de son mari à la haine, à la rage. Et la timide Rosie se met à proférer des propos inhabituels pour elle: “C’est de Norman qu’œil s’agit. La bête puante venue pisser sur notre pique-nique. L’espèce d’enculée de sa hyène. Elle entendit sortir de sa bouche le mot enculée et eut peine à croire qu’elle venait de le prononcer” (page 410). “Je suis folle de rage” (page 411). Cette rage dure tant que Norman n’est pas mort: “Tuez ce salopard, débarrassez-m’en. Je veux l’entendre crever” (page 492).

Mais elle ne revient pas indemne de ce voyage de folie et de rage. Déjà, dans l’autre monde, Bill avait remarqué: “Tu as l’air de quelqu’un d’autre (…), quelqu’un de dangereux” (page 474). A son retour dans ce monde, lors du coup de téléphone d’un policier, elle pense ” les hommes ” “en roulant des yeux” (page 516), comme son mari disait ” les femmes “. Alors qu’elle n’a jamais fait de remarques désagréables à Bill, elle lui reproche: “J’ai horreur de t’entendre tousser de cette façon” (page 517).

Rosie a découvert la colère: “Au lieu de réprimer cette émotion, Rosie alla à l’encontre de toute sa vie passée à se contrôler et en jouit. Ca faisait du bien, d’être en colère, d’être autre chose que terrifiée” (page 293).Puis le temps passe et elle essaie, mais vainement, d’oublier ce passé.

4.4. Norman, le taureau-mordeur.

Norman joue dans le roman un rôle moins intéressant que celui de Rosie, mais il est le moteur qui relance sans cesse l’action. En plus, symboliquement, il est celui autour duquel la tragédie s’organise. Son cas ne sera que très peu développé, la symétrie entre les deux mondes s’effectuant de la même manière que pour Rosie, avec des modalités peu différentes.

Taureau, il l’est doublement. Physiquement d’abord: athlétique, “para borné au crâne rasé” (page 82). Ensuite par son métier: c’est un boulot, un flic. On a vu dans le º 1 que son enfance n’a pas été rose… De là proviennent ses problèmes sexuels: presque impuissant, il ne peut passer à l’acte que quand il commet des sévices violents sur ses partenaires, notamment en mordant. C’est un flic tueur et violeur, un enragé qui ne vit que de sa propre fureur. Comme Jack Torrance dans THE SHINING (1), il perd peu à peu son équilibre mental.

Son mariage est un affreux ratage, et quand, après quatorze années de martyre, Rosie le quitte – comme sa propre mère avait quitté son père quand il avait douze ans-, il se met à la rechercher. Non par amour, mais parce qu’il est rongé par deux obsessions: comment sa femme a-t-elle pu trouver l’énergie de le quitter alors qu’il n’avait pas perçu de faits annonciateurs, et pourquoi a-t-elle osé se servir une fois de sa carte bancaire. Ses intentions sont claires: lui faire durement payer ces affronts. Rien ne l’arrête, violences, meurtres, dans cette recherche.

Comme Rosie, il est surveillé par les forces, tantôt favorisé, tantôt contrecarré. Plusieurs fois il manque la rencontrer: il voit Rosie de dos dans un bar, mais elle a copié sa coiffure sur celle de Rose Madder, et il ne la reconnaît pas (page 212). Il s’installe dans l’hôtel où Rosie a été quelque temps femme de chambre et qu’elle vient de quitter pour un autre emploi (page 154). Il va acheter du pain chez un boulanger où Rosie vient de passer et il profite des informations qu’il peut lire sur une affiche qu’elle y a laissée (page 237). Ces coïncidences sont signifiantes. Il fait de même des rêves prémonitoires, que sa suffisance ne lui permet pas de comprendre: “Il [la] vit quitter le jardin bizarre aux arbres morts et s’approcher d’un ruisseau aux eaux tellement noires qu’on aurait cru de l’encre. Elle le traversa à gué (…) et il vit alors qu’elle tenait une espèce de chiffon roulé en boule et mouillé à la main. On aurait dit une chemise de nuit et Norman pensa: Pourquoi ne l’enfiles-tu pas, espèce de salope en chaleur?” (page 325). Sa rage contre Rosie ne lui permet pas d’intégrer la situation ou d’en tirer ultérieurement profit.

Après diverses péripéties, dans une fête foraine il vole à un enfant le masque de Ferdinand le Taureau. Dans sa folie, il ne trouve pas anormal que le masque/entité-toro(2) lui parle, le considère comme son patron, lui donne des conseils, lui désigne les objets nécessaires (pages 418/9), le relance sans cesse. Peu à peu Norman et le masque maudit ne feront plus qu’un: tout est prêt pour le sacrifice.

Ainsi Norman se croyait fort: il n’était qu’un toton, relancé sans cesse par une force démente. Même destin pour Rosie. On doit même constater que si le michrone Ralph, dans INSOMNIA, avait pu trouver une marge de manœuvre pour négocier avec les puissances supérieures, ce n’est pas le cas de Rosie, marionnette dérisoire et manipulée, fidèle d’un ordre qu’elle suit comme une obéissante moniale.

5. FORCES ET AGENTS.

On se trouve ainsi dans un monde fabuleux, où légendes, mythes et croyances se mêlent au quotidien. Et du descriptif, il faut maintenant passer à l’explicatif. Je m’attacherai particulièrement à deux points: Erinyes et l’Araignée.

5.1. Le substitut.

La pensée primitive, ou magique(3), procède par l’association d’idées par similarité ou substitution, magie homéopathique en quelque sorte: les choses qui se ressemblent -même si les proportions, les qualités ou les quantités ne sont pas les mêmes- sont interchangeables. Une chose réelle peut être ainsi remplacée par une autre, suivant un schème associatif, et aura une fonction identique(4).

C’est le sens de la transformation lente de Norman en taureau, avec le masque de Ferdinand qui lui devient consubstantiel. Faute de pouvoir atteindre le taureau réel, sa mise à mort serait amenée par le meurtre de son simulacre. Lou Van Hille a proposé une hypothèse ingénieuse, en liaison avec THE DARK TOWER: L’Araignée ne pourrait pas affronter directement les gardiens de la Tour, quelle que soit leur nature. Elle n’a donc pas la possibilité d’éliminer directement le taureau-gardien, ce qu’elle ne peut faire qu’en supprimant son substitut, le Minotaure Norman-toro(5).

5.2 Intentionnel et Aléatoire.

Le nom du taureau du labyrinthe, Erinyes, ne doit évidemment rien au hasard et parler de déesse de la vengeance, sans plus, est insuffisant. Les Erinyes sont des divinités violentes, les plus anciennes du panthéon hellénique(6). Elles sont les protectrices de l’ordre social et elles châtient tous les crimes capables de le troubler. Celles que les Latins appellent ” les Furies ” poursuivent les criminels fauteurs de troubles et leur infligent la folie ou des châtiments particulièrement atroces. Elles préservent l’ordre du monde contre les forces anarchiques. Autre caractéristique intéressante ici: ces forces primitives font partie des Destins(7) et les dieux, même Zeus, doivent leur obéir. L’essence de la tragédie grecque.

Tout ce préambule pour suggérer l’hypothèse que des représentants subordonnés à l’ordre des ténèbres peuvent être contraints d’obéir à des décrets supérieurs. Ne retrouvons-nous pas ici, sous une forme à peine différente, la distinction faite dans INSOMNIA entre l’Intentionnel et l’Aléatoire ? quand une des Parques affirme: “L’Aléatoire est insensé. L’Intentionnel est rationnel” ? Et on peut imaginer que dans un monde parallèle au nôtre, mais dans un cadre historico-temporel différent, Rose Madder soit contrainte à jouer le rôle de violence qui est le sien, mais à contre-emploi et dans une perspective différente(8).

5.3 L’équilibre du ka.

Pour qui roule Rose Madder? Elle est maléfique, mais en même temps elle détruit les porteurs du mal -et ce faisant, contribue au bien. Elle semble effectuer une tâche de purification, alors qu’elle-même fait partie de la catégorie des taureaux humains, fous-dévoreurs, qu’elle exécute.

Contradictoire. Ou la dette?

Maléfique, est-elle utilisée malgré elle dans une fonction de remise en ordre, en équilibre? Cela pourrait expliquer ses réticences et sa réserve, comparativement à Dorcas, qui s’implique bien davantage, et, quoique suivante, ne participe pas directement à l’œuvre de purification dévorante de sa maîtresse.

Cette hypothèse entraînerait des implications particulières à justifier: Pennywise, alias le Roi Pourpre, alias Rose Madder serait-il lui-même utilisé? La tâche de vengeance et de châtiment serait inspirée par l’ordre de la lumière ou son représentant suprême? Ce serait l’éradication des nuisibles, comme y est astreinte Rose Madder, de manière répétitive: “Il faut régler le compte aux bêtes sauvages. Et nous atteler à cette tâche le cœur vaillant, car la bête suivante peut toujours être différente” (pages 310)

Et l’aléatoire -ce qui n’est pas cohérent dans le monde- serait alors l’ensemencement, la perpétuation de la rage folle? Détruire le mal et permettre simultanément sa réapparition, la destruction de certains nuisibles redoutables comme Norman s’expliquant alors par le maintien du ka, de l’équilibre entre l’Intentionnel et l’Aléatoire? Par une politique cosmique analogue à celle appliquée pour les animaux des parcs naturels soumis aux quotas?

Tâche sans cesse renouvelée. Puisqu’il ne s’agit pas de diminuer la noirceur du monde, mais de respecter des arrangements divins…

Mise à mort et ensemencement… Et ainsi permettre au mythe de se poursuivre: cela expliquerait la continuité de la violence et de la rage dans le monde… Et cela explique enfin le nom du taureau, Erinnies, qui représente la vengeance, la poursuite du meurtrier et le maintien d’un certain ordre. D’où l’explication proposée pour ce décor de théâtre, lieu symbolique où périssent les enragés: la violence, la rage, comme le mal, renaissent sans cesse, au point de troubler l’ordre cosmique. Et c’est une femme violente, une folle, qui, symboliquement, parce qu’elle est elle-même marquée par la rage, devient l’agent des forces de réparation en détruisant l’élément perturbateur. Elle est en fin de cycle: “Elle commence à perdre le contrôle de toutes ses formes, de toute sa magie, de tout son charme, bientôt tout va s’effondrer” (page 508). Et Rose Madder, après avoir revu sa fille, “entamerait alors seule le voyage vers l’endroit où les créatures comme elles se rendent, quand l’heure de leur mort a enfin sonné” (page 527). Avec derrière elle une suivante, déjà tachée et connaissant bien les rituels…

Quelle dette doit précisément payer Rose Madder en mettant à mort les taureau-toro, en arrêtant ainsi la vendetta et en rétablissant provisoirement l’équilibre, le ka? On n’en sait rien. Elle semble lasse, comme le sembleraient l’indiquer les remarques qu’elle a faites sur son âge. En tous cas, elle continue de suivre Rosie dans son monde et de l’influencer. Et elle lui a communiqué un moyen de ne pas à son tour tomber dans le piège de la violence

6. ROSIE ET LA RAGE.

Avant de reprendre l’histoire de Rosie, il faut éclaircir deux points particuliers: la fonction des graines et le rôle de la renarde.

6.1. La renarde.

La plus dangereuse maladie du renard est la rage.

Au cours d’un pique-nique au début de leur rencontre, Rosie et Bill ont vu dans une clairière une renarde allaitant ses petits. Rosie s’inquiète pour les renardeaux: ne vont-ils pas être chassés? Non, répond Bill, pas “s’ils restent normaux” (page 354), s’ils ne causent pas de désordres en s’en prenant aux poulaillers et aux hommes. Et il lui apprend une de leurs caractéristiques: “Les femelles en souffrent plus souvent que les mâles et transmettent alors leur comportement dangereux à leurs petits. Les mâles en meurent rapidement. Mais une renarde peut survivre longtemps avec la rage, malgré un état qui ne cesse d’empirer” (page 353).

Rosie restera fortement marquée par le souvenir de la renarde, que la rage menace, consonance de sa propre vie menacée par la rage de Norman. Rosie a été mordue et le spectre de la rage n’est pas éloigné. Les mâles en meurent facilement, mais une renarde peut survivre longtemps avec la rage …

6.2. Les trois graines.

Rentrée définitivement dans son monde, Rosie veut se débarrasser des trois graines qu’elles a gardées et va les jeter dans les toilettes: “Une pour la renarde, dit-elle en la laissant tomber dans la cuvette. L’eau prit immédiatement une sinistre teinte rose garance. On aurait dit que quelqu’un venait de s’entailler les poignets ou de se couper la gorge. L’odeur qui en montait n’était pas celle du sang, mais l’arôme amer, légèrement métallique du ruisseau”. Interprétation: l’évacuation de la possibilité de la rage avant qu’elle ne s’installe (le rouge du sang) et l’oubli (l’odeur du ruisseau).

Elle jette la seconde graine: “Une pour la folle, dit-elle, la jetant à son tour dans la cuvette. La couleur devint plus intense -couleur de caillots et non plus de sang”. Rappel de l’horreur de la rage et de son ultime issue, la mort.

Elle veut jeter la troisième: “Et une pour moi, dit-elle. Une pour Rosie”. La fin souhaitée de l’histoire? En tous cas, elle ne parvient mentalement pas à jeter cette dernière graine et le refrain cent fois entendu la poursuit: “Souviens-toi de l’arbre” (page 524).

6.3. Les comptes se déséquilibrent.

Rosie, réduite maintenant à ses seules forces, essaie d’oublier ce passé redoutable. Elle se marie avec Bill, a une petite fille. Mais les problèmes commencent. Lors du choix de leur future maison, “la discussion devient houleuse, leurs positions respectives se durcissent et le débat dégénère en dispute -chose bien triste, mais qui n’est pas une rareté; même la plus douce et la plus harmonieuse des unions n’est pas à l’abri d’une querelle, voire d’une scène de ménage de temps en temps” (page 354).

Mais si très vite Bill s’excuse, ce n’est pas le cas de Rosie: “Elle n’est pas en colère, elle est dans une rage noire, une rage presque assassine; et son silence n’a rien d’une bouderie enfantine, c’est plut¶t un effort frénétique pour (…) se retenir de s’emparer de la casserole d’eau bouillante en la lui jetant à la figure. Le tableau, par trop vivant, qu’elle voit dans sa tête est à la fois écœurant et abominablement séduisant: Bill partant à reculons, hurlant tandis que sa peau prend une couleur rougeâtre” (page 535). Rosie comprend: elle a ou va avoir la rage, et elle attend l’apparition des taches révélatrices qui vont marquer sa peau, comme était marquée celle de Rose Madder.

Pour calmer ses pulsions et vaincre cette fatalité, elle fait du sport, de l’entraînement à un ” pratique ” de base-ball. Elle s’améliore vite, renvoie la balle comme si celle-ci a “commis un acte qui l’a offensé” . Et à la grande surprise des joueurs présents: “Rosie hurle littéralement, un cri de rapace affamé, et la balle repart dans le tunnel, formant une ligne blanche horizontale. Elle frappe le filet… et passe au travers” (page 536).
Mais bientôt ces exutoires ne lui suffisent plus: au travail, elle a des pulsions criminelles à l’égard de son employeur Rhoda, identiques à celles qu’avait Norman,: elle se voit lui enfonçant “la tête dans la table de mixage (…) Elle fiche ses ongles dans la gorge palpitante de Rhoda et la déchiquette, lui enfouissant le visage dans la flaque de sang qui se forme, afin de baptiser la nouvelle vie contre l’avènement de laquelle elle luttait si stupidement” (page 538).

Va-t-elle flancher? Non, heureusement. Elle rêve à nouveau de l’arbre. Mais quel arbre, pense Rosie:

“L’Arbre de la Vie?

L’Arbre de la Mort?

L’Arbre de la Connaissance?

L’Arbre du Bien et du Mal?” (page 531). et elle se rend compte qu’elle s’est “trompée d’arbre” (page 539)(9).

6.4. L’arbre de sa rage.

Ce qui sépare le juste de la brute, le positif du négatif, une Rosie d’un Norman, c’est la capacité de reconnaître le mal dont on rêve et à le rejeter comme ligne de conduite dans la réalité.

Rosie entend en songe la voix de Bill, parlant des renardeaux: “Ils s’en sortiront s’ils restent normaux. S’ils restent normaux et se souviennent de l’arbre” (page 539). Elle retourne dans la clairière, non loin de l’endroit où jadis Bill lui a déclaré son amour, et où se trouvait un arbre mort identique à celui de la clairière de l’autre monde. Elle creuse la terre, plante la dernière graine cerclée par la bague de son défunt mari, sous le regard de la renarde toujours présente et formule sa demande: “S’il vous plaît, répète-t-elle à voix basse d’un ton incertain. Faites que je ne devienne pas ce que je crains de devenir… Je vous en prie… aidez-moi à garder mon calme et à ne pas oublier l’arbre” (page 540).

Rosie s’efforce de se souvenir de l’arbre, et elle comprend que “l’arbre de sa rage” (page 543) est devenu le symbole de sa reconquête. régulièrement, elle vient en pèlerinage et voit son arbre grandir. Ses mains et son visage ne se sont pas tachées: elle a su, à temps, évacuer sa rage et sait maintenant la contenir(10). Elle éprouve un grand sentiment de gratitude: “C’est ce sentiment de gratitude qui la pousse à chanter. Elle doit chanter. Elle n’a pas le choix” (page 543).

Et ceci sous le regard de la renarde vieillie, qui manifeste l’indifférence que des héros de King ont si souvent reproché à Dieu. Rosie “ne lit aucun message clair dans les yeux noirs de la renarde, mais il est impossible de se tromper sur ce qu’il y a de fondamentalement sain dans le cerveau intelligent qui se cache derrière” (page 543). On peut accepter un Dieu indifférent, mais supporter un Dieu fou…

Elle doit chanter, “elle n’a pas le choix”, et cette réflexion est significative: car Rosie n’est pas vraiment heureuse. Elle a fait ce qu’elle a dû. Mais il n’est pas facile de bien se conduire dans l’insécurité laissée à ses seules forces sous l’œil redevenu indifférent des puissances supérieures.

Un bilan.

– ROSE MADDER a une force particulière dans l’œuvre de King. Un climat psychiatrique singulier où le bourreau-mordeur-fou d’un monde tue en le dévorant le bourreau-mordeur (devenue victime) issu d’un autre monde. Et aussi le climat déprimant de ces deux univers emboîtés, dont les événements qui se déroulent ont un sens masqué aux marionnettes dont les fils sont tirées par d’autres mains (pattes?) ignorées.

– Sur le plan de la construction, c’est un habile enchevêtrement de plusieurs éléments de l’imaginaire collectif occidental: ce cocktail de composants bibliques et de mythologie grecque(11) , avec une bonne dose du mythe kingien de la Tour Sombre, est bien composé et réussi. Depuis THE TALISMAN, le procédé n’est certes plus neuf, mais il n’avait pas encore pris cette ampleur. Cet essai est particulièrement réussi(12), alors qu’il y a beaucoup de confusion dans la tentative suivante de DESPERATION. D’après Lou Van Hille, le procédé est encore plus développé dans le quatrième volume de la Tour Sombre(13).

Le tout dans un climat de critique sociale qui l’ancre bien dans notre époque.

– S’il y a dans le roman des êtres positifs qui, dans une action collective, essaient de venir en aide aux autres, il faut bien constater qu’ils ne sont pas nombreux. ROSE MADDER est encore un de ces romans où le sauvetage individuel prime la solution collective. Rosie n’est pas vraiment intéressée par les autres: son seul salut l’occupe et elle manque totalement d’ouverture au monde qui l’entoure. Même quand, mariée, elle essaie de vaincre sa rage, elle ne le fait pas dans une tâche collective, mais dans la solitude d’un affrontement personnel.

Dans la difficulté, elle a utilisé des services. Mais elle n’en rend pas. Elle ne milite pas dans une association de secours aux femmes battues. Ses dettes finalement ne concernent pas le monde des humains.

-Sur le plan littéraire, ROSE MADDER est un prolongement intéressant d’INSOMNIA dont il ne possède heureusement pas les longueurs. ROSE MADDER ne rend que plus décevants les romans qui ont suivi. Si THE GREEN MILE est bien construit, habilement agencé -et la lecture en continuité renforce cette impression(14)-, cette histoire morale racontée par un Dolores mâle n’ouvre pas de vastes perspectives cosmiques. DESPERATION a des prolongements philosophiques, mais beaucoup de longueurs. Le plus vif, THE REGULATORS, bourré de trouvailles, est aussi le plus limité en perspectives et montre malheureusement en finale ce dont est capable King quand il ne domine plus son sujet et se relâche.

Reste le problème individuel et social soulevé sans solution: puisque la violence est en nous, inévitable, comment la canaliser en luttes constructives? Ou sommes-nous condamnés à ne jamais progresser collectivement dans un combat qui nous dépasse?

 

Armentières, le 12 octobre 1997.


1 THE SHINING 1977, Ed. fr. SHINING L’ENFANT-LUMIERE, Lattès 1979.

2 Ce toro a des lettres: il cite occasionnellement Circé (page 427), magicienne qui pouvait transformer les hommes pas seulement en pourceaux, mais en animaux divers selon leur caractère. Le toro aurait le pouvoir magique de Circé de transformer Norman en taureau.

3 Les acquis scientifiques ont remplacé les connaissances magiques, mais dans un plus petit nombre d’esprits qu’on pourrait le supposer: la plupart de nos contemporains n’ont guère progressé depuis ces explications millénaires Je ne peux que renvoyer les lecteurs intéressés par une psychanalyse de la connaissance à Gaston Bachelard, dont les ouvrages poétiques se lisent facilement. Bien que relativement anciens, ils n’ont rien perdu de leur valeur: Psychanalyse du Feu, 1937; l’Eau et les Rêves, 1940; l’Air et les Songes, 1942; la Terre et les Rêveries du repos, 1945, Gallimard, Folio. Le Rameau d’Or de James George Frazer est aussi passionnant, et d’une richesse considérable: mais il comprend 4 tomes dans la collection Portiques…

4 Deux exemples. Le sorcier peut faire mourir à distance une personne en perçant avec des aiguilles une poupée ou une statuette censée la représenter -ou mieux encore, qui contient un fragment de cette personne, cheveu etc. Les bougies allumées au solstice d’hiver (de décembre à début janvier, selon les peuples) sont la survivance de rites de la lumière destinés à réveiller par contagion le soleil. Ne pas le faire aurait pu entraîner des conséquences graves. A tout hasard, fêtons joyeusement Noël…

5 In Lou Van Hille LA TOUR SOMBRE: En Attendant WIZARD AND GLASS, op. cit., page 19.

6 Généralement au nombre de trois, elles ont nées des gouttes du sang du dieu primitif Ouranos, émasculé par Gaïa, la Terre, parce qu’il lui faisait trop d’enfants! Leur demeure est aux Enfers.

7 Les Destins (condensés par la suite en Fatum, dieu du destin), dont la représentation physique se fait par Ananké, fille d’Ouranos, la seule des enfants de Gaïa à avoir aidé sa mère à châtrer son père. Elle est devenue la personnification de l’obligation absolue et de la force contraignante des arrêts du destin. Gravitent autour d’elle des divinités particulières remontant toutes aux origines du monde (les Grecs distinguaient les Anciens Dieux -avant Zeus- et les nouveaux dieux, les Olympiens). Ces divinités sont: les Moires (ou Parques), les Erinyes et les Sibylles, chargées de délivrer les oracles.

8 In INSOMNIA, op. cit., page 541. Une tentative d’explication de l’imaginaire religieux manichéen de King, qui essaie de trouver une sorte d’arbitre suprême, un principe supérieur aux agents du bien et du mal, dans la lutte des Ténèbres contre la lumière, a été faite dans mon Etude Des Mythes Religieux aux Puissances de la Tour Sombre, Steve’s Rag numéro 15, juillet 1997.

9 L’effet de style d’une belle énumération cache une confusion. L’un des mythes chrétiens les plus puissants est celui de la chute de l’humanité et de sa condition, due à deux arbres, objets de l’interdit divin: l’arbre de la connaissance du bien et du mal renvoie sans doute à l’aptitude à former un jugement rationnel et Éthique par soi-même. Or cette capacité est un des privilèges de Dieu qui est interdit au couple originel. Sa transgression l’a condamné à la peine et à l’effort (Genèse, 2,9 et 2,16). Mais Dieu veut aussi éloigner les premiers humains de l’Arbre de Vie, grâce auquel ils auraient pu jouir de la vie éternelle, autre privilège divin (Genèse 3,22). Ainsi les hommes, bien que différents de Dieu, sont aussi différents, puisqu’ils meurent et que cette nécessité rend limitées les possibilités de la condition humaine. Ces mythes très anciens sont connus dans le Proche-Orient sous des formes variées (voir l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh). Rosie disjoint ici faussement l’arbre de la connaissance du bien et du mal en deux arbres différents. L’arbre de la mort n’existe pas dans La Bible. Mais un troisième arbre non cité y figure, l’arbre de Jessé, qui n’a qu’une importance minime: il établit le lien généalogique entre Jésus et Jessé, père du roi David (voir Matthieu 1.6 et Luc 3.32).

10 La soumission et la non-violence de Rosie l’a rendue à la fois victime et complice de Norman, complice de la violence, puisque son attitude a permis l’extension du mal. La grandeur humaine n’est pas de subir ou de réprimer la violence quasi automatiquement, comme le faisait jadis une Rosie influencée par le dressage maternel. C’est d’essayer d’analyser et de comprendre ses pulsions violentes, les conditions dans lesquelles elles se produisent, les raisons qui nous ont fait ou failli faire passer à un acte malheureux, pour éviter sa reproduction. Ou de se décider à utiliser la violence en toute pertinence, pour éviter une violence plus grande, en assumant notre responsabilité et à nos risques et périls.

11 ” Au nom de tous les dieux qui aient jamais existé “, profère Rose Madder (page 310).

12 Encore qu’il y ait de ça de là les négligences habituelles de Steve. Par exemple, les cris du bébé qui se trouve dans un vaste labyrinthe à plus de quarante mètres sous terre (200 marches, page 301) , lieu lui-même à bonne distance de Rosie qui vient de passer dans l’autre monde (page 269) et qui les entend. Ces pleurs n’ont rien à voir avec ceux qu’elle percevait en rêve dans son studio de ce monde, puisqu’ils lui permettent maintenant de se repérer…

13 Voir l’analyse La Tour Sombre IV enfin, Steve’s Rag numéro 16, octobre 1997, page 32.

14 Les feuilletons de THE GREEN MILE ont été reproduits en un seul volume, sans changement de texte, Éditions 84, 1997.8





VOUS AIMEZ L'ARTICLE? N'HESITEZ PAS A LE PARTAGER ;)

ENVIE DE DONNER VOTRE AVIS? Cliquez ici pour laisser un commentaire


Autres contenus : Divers

SOUTENEZ-NOUS ET OBTENEZ DES AVANTAGES EXCLUSIFS !

Vous aimez notre travail?

En vente dans notre boutique :

Découvrez notre boutique :

Notre livre : gratuit sur demande!

La nouvelle "Bibliographie Stephen King"