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Steve’s Rag 20 – Tours, Quêtes, Ka et Autres

Tours, Quetes, Ka et autres… (Farmer & King)

(Roland Ernould)


« Il faut bien comprendre que la Tour a toujours existé, qu’il y a toujours eu des garçons pour le savoir et, partant, la convoiter, plus que pouvoir, femmes ou richesses » (Le Pistolero.5).

De nombreux peuples anciens ont intégré dans leur conception du monde l’idée d’un axe cosmique qui unirait le ciel et la terre, ou la terre et le monde souterrain. Ils pensaient que les diverses régions du monde étaient ainsi en rapport les unes avec les autres, et disposées autour de ce centre cosmique. Les représentations de cet axe ont beaucoup varié : le bâton ou la lance, le totem ou le pilier, la colonne, la tour ou la montagne. La montagne et la tour, symboles les plus récents apparus dans l’Antiquité, ont comme point commun avec le bâton dressé primitif l’idée d’élévation et d’ascension. Ils sont devenus dans les mythes le symbole de la liaison entre le ciel et la terre: par voie de conséquence, ils signifient l’ascension de l’âme par rapport à la matière, et la difficulté du développement spirituel humain. On y place les dieux ou les révélations divines : Zeus siège avec sa balance d’or au sommet de l’Olympe et Moïse reçut de Jahvé le décalogue sur le Mont-Sinaï.

La montagne est un lieu naturel élevé, imposé, ingrat aux humains. Par contre une tour, qui remplit la même fonction symbolique, doit être édifiée par les hommes, effort des humains vers le divin, dans un effort de rapprochement du dieu. Le ziggourrat babylonien remplit cette fonction, avec l’étage supérieur réservé à la divinité. Ou son contraire, la Tour de Babel, prétention des hommes à vouloir non plus rendre un culte, mais défier la puissance divine en voulant rivaliser avec elle.

Enfin la tour est restée dans une symbolique dont le rapport avec la divinité est moins évident, le symbole d’une puissance spirituelle par rapport au niveau matériel quotidien, avec ses faiblesses et ses insuffisances. Le clocher du village -puissance spirituelle-, le beffroi succédant au donjon -puissance matérielle-, étaient il y a peu des représentations plus ou moins laïcisées de la tour cosmique.

Les lecteurs de King connaissent la place de la Tour dans son œuvre, avec la saga de la Tour Sombre et sa genèse, poursuivie depuis près de quarante ans. Mais il n’est pas le seul à utiliser le mythe. Un de ses contemporains notamment, Philip José Farmer, a dans le même temps utilisé la symbolique de la Tour, comme King. On y trouve aussi curieusement de nombreuses coïncidences qui valent la peine d’y regarder de plus près: la Tour comme organisation, le thème de la quête, des notions telles que le ka, les aura, l’image de l’échiquier, l’utilisation des univers parallèles, des rapprochements littéraires fréquents avec Alice, le Magicien d’Oz, bref une partie non négligeable de ce qui forme les notions fondamentales du cycle de la Tour entrepris par King. Pour les curieux de création littéraire, il peut être intéressant d’analyser comment deux auteurs contemporains utilisent et exploitent des idées semblables dans des perspectives aussi différentes que possible.

Influences littéraires.

Philip José Farmer est un auteur de science-fiction bien plus âgé que King, qui a beaucoup écrit depuis qu’il s’est fait une réputation en introduisant le premier la sexualité dans le domaine de la S.F. (Les Amants Étrangers, 1952). Plus tard, il s’est intéressé littérairement, comme King, à la religion et à l’heroic fantasy. C’est sa dernière saga, Le Fleuve de L’Éternité, parue de 1971 à 1983, donc contemporaine du Cycle de la Tour kingien, qui fera l’objet de cette étude comparative.

Leurs antécédents paraissent les mêmes. King signale l’indispensable ralentissement de l’action des pages les plus prestigieuses de la littérature fantastique, en donnant un exemple : « comme Beowulf massacre la mère de Grendel » (Avant-propos de Danse Macabre). Farmer évoque des jeunes qui n’ont pas été marqués par leurs lectures, qui « n’étaient pas descendus au fond des abîmes glacés avec Beowulf pour combattre Grendel » (c.46). King cite comme facteur important de l’écriture de La Tour Sombre « un poème étudié deux ans plus tôt dans le cadre d’un cours de deuxième année sur les premiers romantiques anglais. (.) La plupart des autres poèmes abordés à cette occasion me sont depuis sortis de la tête, mais celui-ci, splendide, riche, inexplicable, a subsisté et demeure encore. C’était «Childe Roland» de Robert Browning » (Postface du Pistolero). Farmer va plus loin. Pratique inhabituelle pour un romancier, il cite sans complexe une partie du poème :

« Si pour faire comme il disait
J’abandonnais ma route pour m’engager
Dans le sentier sinistre où comme chacun sait
Se cache la Tour Noire. Et cependant, docile,
Je pris la direction qu’il me montrait: non par forfanterie,
Ni espoir ravivé d’apercevoir enfin le but tant désiré,
Mais par joie d’entrevoir une fin quelle qu’elle fût.

 

Car pour avoir erré dans le vaste monde
Et pour avoir durant toutes ces années,
Je ne possédais plus que l’ombre d’un espoir,
Impuissante à porter le poids intempestif
De la joie qu’eût causé un succès si tardif.
En vérité, c’est à peine si j’essayai de réprimer le bond
Que fit mon cœur en voyant se dessiner la défaite.
 
Ils étaient là, silhouettes obscures au fond des montagnes,
Venus assister à mes derniers soupirs, cadre vivant
Pour un tableau nouveau! Dans un embrasement
De la lumière crue, je les vis
Et les reconnus tous. Mais sans trembler
J’embouchai ma trompe et sonnai
«Le Chevalier Roland s’en vint à la Tour Noire!» »(c.27).

Enfin, en se référant à la liste des auteurs lus dans sa jeunesse par Frigate, personnage qui est le double de Farmer dans ce roman (c.28), et ceux cités dans Anatomie de l’Horreur et Pages Noires, on s’aperçoit qu’il y a un fonds commun, en dépit de la différence d’âge de trente ans entre les deux auteurs. L’origine littéraire de la Tour est ainsi en partie commune. Voyons maintenant le traitement qui en est fait.

Les Tours.

Les deux auteurs procèdent d’abord identiquement en avançant masqués. King cite la tour dès le premier tome de son cycle. Mais sous une forme allusive, et ce n’est que bien tard, dans Terres Perdues et Insomnie, que des caractéristiques concrètes seront données. De même, il faudra attendre le troisième volume de Farmer pour se faire une idée suffisante de ce que peut être sa tour.

Des deux tours, celle de King est la plus mystique, et dans la tradition symbolique du mythe rappelé dans l’introduction. L’univers comporte des mondes multiples, et « tous ces univers se rencontrent en un point unique d’un axe, un même pilier, une tour » (I, 5). La Tour « s’élève à un point de connexion », elle est « un carrefour dans le temps » (I.3). Dans le tome II, pas davantage d’informations concrètes : seulement le rappel cosmique que la Tour est une « espèce de cheville. Un pivot central maintenant ensemble tous les plans de l’existence. Tous les temps, toutes les dimensions » (II, Le Prisonnier.5).

Terres Perdues comporte des précisions architecturales supplémentaires. Eddie rêve de la tour, et c’est une première version concrète qui nous est donnée: « La prairie s’étendait sur plusieurs lieues en pente douce et la Tour Sombre se dressait à l’horizon. C’était un pilier de pierre terne qui montait si haut dans le ciel qu’il pouvait à peine distinguer son sommet. Sa base, entourée de rose d’un rouge criard, était d’une masse et d’une taille formidables, titanesques, mais la silhouette de la Tour n’en était pas moins gracieuse. La pierre dont elle avait été bâtie n’était pas noire, contrairement à ce qu’il avait imaginé, mais couleur de suie. D’étroites fenêtres se découpaient sur le mur, le gravissant en spirale: sous les fenêtres grimpait un escalier apparemment infini » (III 19). On la retrouve dans Insomnie, avec une vision de Ralph : « Il eut l’impression de saisir fugitivement une image (.) à la fois fascinante et inquiétante: une tour gigantesque, construite dans une pierre fuligineuse, noire de suie, au milieu d’un champ de roses rouges. Des fenêtres étroites, mélancoliques, semblables à des meurtrières, l’escaladaient en spirale » (17.3).

A noter dans Insomnie un différend entre Ralph et les machrones. Ils affirment qu’il y a des ascenseurs dans la Tour. Dans sa vision, Ralph n’a pas aperçu « d’ascenseurs, rien qu’un escalier étroit festonné de toiles d’araignées avec des portes donnant Dieu seul sait où ». (17.3)

Dans Le Monde du Fleuve de Farmer, où la division règne, des hommes qui se sont déjà illustrés sur la terre essaient de faire quelque chose. Des bruits courent: il y aurait une Tour mystérieuse à la source du fleuve, dans une mer entourée de hautes montagnes. Plusieurs, avec des moyens techniques divers, chercheront la Tour. Ce n’est que progressivement que le lecteur en aura la découverte.

La Tour, presque toujours dans la brume, impressionne: « Invisible, elle semblait émettre des radiations sinistres et puissantes, comme des pseudopodes prêts à agripper le vaisseau ». (c.57) Les premiers arrivés, après toutes sortes de péripéties, voient fugitivement la Tour: « Le bref rayon de soleil leur avait permis d’apercevoir quelque chose au milieu de la mer. Cela ressemblait à l’extrémité d’un gigantesque graal dressé verticalement dans les nuages. Mais la vision n’avait pas duré longtemps. Le soleil avait disparu et la brume avait de nouveau tout recouvert. (.) Ils avaient vu quelque chose. Pas nécessairement un objet fabriqué de la main de l’homme, surtout dans la mesure où nous ne savons pas si ceux qui dirigent cette planète appartiennent au genre humain. Mais cela ne ressemblait pas à une formation rocheuse naturelle, un piton qui se serait dressé au milieu de la mer, par exemple. Ses contours étaient beaucoup trop lisses, d’aspect métallique et cylindrique. » (c.39)

D’autres ont construit un dirigeable, ce qui permet d’apprécier les dimensions de la Tour: « La mer était bien circulaire et son diamètre ne dépassait pas une centaine de kilomètres. La muraille rocheuse avait partout la même dimension.- La tour ! s’écria Firebrass. Elle est énorme ! Elle a deux mille mètres de haut et quinze kilomètres de large ! » (c.57)

Mais alors que la Tour de King a un aspect gothique traditionnel (pierre, escalier -et/ou ascenseurs ?-), celle de Farmer est manifestement le produit d’une haute technologie: « Le radar indiquait que les parois de la structure cylindrique étaient absolument lisses à l’exception de quelques orifices situés sur une même ligne horizontale à deux cent quarante mètres au-dessus du sommet.

En survolant celui-ci, ils constatèrent qu’il formait un creux. C’était un parfait terrain d’atterrissage de quinze kilomètres de diamètre, protégé par un mur circulaire de deux cent quarante mètres de haut. (.) Ce qui les intéressait le plus cependant, c’était la seule chose qui rompait l’uniformité de la «piste d’atterrissage» (.) Il s’agissait d’une demi sphère d’une hauteur de huit mètres sur un diamètre de seize », évidemment l’entrée de la tour. (c.57)

Autre tentative avec un bateau : « Au bout de deux heures, l’image de la tour sur l’écran était devenue énorme. (.) Lentement, dans la surface lisse de la paroi métallique, une ouverture circulaire se forma. L’intérieur, éclairé, laissait entrevoir un vaste corridor aux murs du même métal uniformément gris » (c.39).

Mais les curieux qui y pénètrent ne vivent pas longtemps, asphyxiés par un gaz toxique, sauf le gardien du bateau qui raconte: « L’ouverture circulaire se referma lentement, comme un diaphragme, et la paroi de la tour devint aussi lisse qu’avant » (c.39) Enfin les plus hardis finissent par y accéder et y découvrent un monde de très haute technologie, dirigé par l’Opérateur, gigantesque ordinateur bionique.

D’où viennent les Tours ?

La Tour sombre de King est un lieu cosmique. On ignore qui l’a bâtie et depuis quand. Est-elle le produit d’une technologie avancée ? Tout ce que l’on sait, c’est que, dans le monde de Roland, les Grands Anciens ont essayé de la protéger, il y a quelques milliers d’années. Alors existait l’Entre-Deux-Mondes, un « royaume d’espoir, de savoir et de lumière -le genre de choses que nous avons essayé de préserver dans mon pays avant que les ténèbres n’aient triomphé de nous », dit Roland (III.3.9). Ce désastre, « Je l’ai entendu nommer la Vieille Guerre, le Grand Feu, le Cataclysme et le Grand Empoisonnement. Quoi que ce fût, ç’a a été le début de tous nos problèmes ». (III.5.5)

On a quelques informations sur ces Grands Anciens, maintenant disparus : « Ce n’était pas des dieux, mais leur savoir était quasi divin » (III.1.12), ou : « Les grands Anciens n’ont pas créé le monde, mais ils l’ont recréé » (III.1.28). En tout cas, ces Grands Anciens, qui ont vécu « lorsque tout était neuf », sont devenus les victimes de leur « orgueil » qui les a étranglés « comme un garrot ». Pour « racheter les torts qu’ils avaient les uns envers les autres et envers la Terre », ils créèrent avant de disparaître, « douze gardiens pour surveiller les douze portails qui permettent d’entrer et de sortir du monde » (III.1.12). On connaît un de ces gardiens, l’Ours, un gigantesque cyborg millénaire en fin de vie, mélange d’électronique et de bionique, dont King nous cite complaisamment les références de l’usine de production. Différents matériels existant encore, Blaine le monorail ou les vestiges de la ville de Lud témoignent, eux aussi, du haut niveau de la civilisation, maintenant disparue, qui existait à cette époque.

Prudent, se réservant l’avenir, King n’a actuellement pas tranché en ce qui concerne la construction de la Tour. On ne connaît que son emplacement : « Au centre de tout se trouve le Grand Portail, également appelé le Treizième Seuil, celui qui ne règne pas seulement sur ce monde, mais sur tous les autres. (.) C’est là que se trouve la Tour Sombre que j’ai cherchée durant toute ma vie », dit Roland (III.1.12). Lieu naturel, divin, humain ? Le mystère demeure.

Si l’on s’en tient à Insomnie, les forces de la Lumière et celles des Ténèbres coexistent dans la Tour. Ailleurs, on apprend que « la Bête, le Gardien de la Tour », fait peur : « Parler de la Bête, c’est attirer sur soi la ruine de l’âme » (1.5). Il y a les suppôts de la Bête, comme le Roi Pourpre, ou l’Étranger sans âge. Dans Insomnie, il est fait allusion à un régulateur suprême qui assurerait l’application des lois qui régissent le monde : « L’ère d’existence qui est la vôtre, comme (.) la nôtre », est régie par quatre constantes, « la Vie, la Mort, l’Intentionnel et l’Aléatoire » (17.5), qui ont chacune leur domaine, mais entre lesquelles des interférences peuvent se produire. La fonction du régulateur semblerait être de maintenir l’équilibre des forces.

Quelques milliers d’années après les évènements d’Insomnie, le régulateur inconnu doit avoir des problèmes. Eddie rêve ainsi d’une Tour en péril, où le mal est près de vaincre : « Les ténèbres suintèrent des fenêtres et se répandirent dans le ciel en lambeaux effilochés avant de s’amasser pour former une tache sans cesse croissante. (.) Le ciel fut occulté. » Ce n’est pas un nuage : « mais une forme, une forme ténébreuse et cyclopéenne qui fondait sur lui. Il était inutile de fuir cette bête. (.) Elle l’emporterait dans la Tour sombre, et il serait ravi aux yeux du monde de la lumière » (III.1.1)

Dans Le Fleuve de l’Éternité, les humains ressuscités se sont vite posé des questions: « De toute évidence, ils faisaient allusion à ceux qui avaient bâti cette planète à notre intention, afin de nous y ressusciter. Mais comment était-ce possible, ou même imaginable ? Et pourtant. il fallait bien que quelqu’un soit responsable de notre présence ici. Ou quelques-uns, devrais-je dire. et comment ne pas les considérer, tout au moins dans plusieurs sens du terme, comme de véritables dieux ? » (c.40)

Le lecteur découvre peu à peu que le monde du fleuve est dirigé par un Conseil de 12 Éthiques, héritiers des lointains «Premiers» au travers de cinq autres races successives. Dieu, le Créateur des mondes, s’est retiré et n’éprouve plus qu’indifférence à l’égard des créatures (d.46). Les Premiers ont su faire progresser la science : « C’est la science qui a réalisé ce que l’on croyait relever uniquement du surnaturel. L’homme est parvenu à exécuter par la seule force de son cerveau la tâche que le Créateur n’avait pas l’intention d’accomplir ». (d.20) Ayant créé la conscience individuelle humaine, appelée «ka» ou «wathan» selon les circonstances, les Premiers ont estimé que leur de voir éthique était d’apporter l’immortalité à toutes les autres races intelligentes, par l’élévation de leur conscience individuelle. En effet, seule une très haute dimension spirituelle peut faire passer les êtres de « l’autre côté » (d.49), dont on ne sait trop en quoi cela consiste, mais qui donne l’éternité. Les Premiers n’existent plus et sont passés depuis longtemps «de l’autre côté», mais d’autres ont pris le relais. Ils ont élaboré une prodigieuse technologie, qui leur donne la possibilité de recréer de nouveaux mondes avec de nouvelles règles, des hommes meilleurs.

Ce projet, dirigé de la Tour, est de ressusciter les morts terrestres et de leur donner, en 120 ans, la possibilité de se régénérer spirituellement, et de mériter ainsi leur chance d’immortalité. Si, à la suite d’une expérience malheureuse, ils meurent, ils réapparaîtront aussitôt ailleurs, le long du fleuve, pour recommencer leur vie en tenant compte de l’expérience. « Mon peuple, que vous pouvez appeler les Éthiques, a fait cela uniquement dans le but d’étudier scientifiquement votre comportement. Il s’agit d’une expérience. On vous a tous mélangés, races, nations, époques, pour voir ce que vous alliez faire, pour enregistrer et classer toutes vos réactions ». (c.55)

Les 12 Éthiques sont aidés par l’Opérateur, gigantesque calculatrice protéinique, couplé à un convertisseur énergie-matière, qui assure le fonctionnement matériel de l’ensemble du projet. Il a fallu cinquante ans aux Éthiques pour mettre en place l’infrastructure de l’ensemble.

Comment fonctionnent les Tours ?

Dans Insomnie, King dévoile une fonction de la Tour. Le machrone Clotho l’explique à Ralph : « Essayez d’imaginer la vie comme une sorte d’édifice, Ralph ; quelque chose comme ce que vous appelleriez un gratte-ciel. (.) Vous, Lois et tous les autres michrones, vivez aux deux premiers étages de cet édifice » (15.3) Les machrones, sorte d’exécutants des puissances de la Tour, vivent à des niveaux supérieurs. « Au delà du niveau d’existence des michrones et des machrones (.), il a d’autres niveaux. Ils sont habités par des créatures que nous pourrions appeler des pantachrones, puisqu’elles ont tout le temps devant elles, étant éternelles ou si près de l’être que cela ne fait guère de différence. (.) Au dessus de ces étages qui nous sont incessibles mais font néanmoins tout autant partie de la même tour d’existence, vivent d’autres entités. Certaines sont merveilleuses, extraordinaires. D’autres sont hideuses au-delà de notre faculté de compréhension, et encore plus de la vôtre ». (15.18)

Le fonctionnement de la Tour semble correspondre à celui d’une usine gigantesque, où règne la division du travail et où les exécutants ignorent le pourquoi de leur tâche, comme l’indiquent les machrones Lachésis et Clotho : « Vous avez dit de nous que nous étions des seconds couteaux. (.) Notre tâche est de vous faire prendre conscience à tous les deux de ce qui se passe et de ce que l’on attend de vous. (.) Quant à celui qui a sonné l’alerte rouge, nous ne pouvons répondre à la question car nous ne le savons pas vraiment. (.) Pensez-vous que le patron d’une grande entreprise de construction automobile inviterait un OS à assister au conseil d’administration pour lui expliquer ses décisions ? (.) Nous sommes un peu plus haut placés que ceux qui travaillent sur les chaînes de montage, mais nous n’en sommes pas moins des ouvriers. » (15.18)

Somme toute, King nous apprend qu’il y a dans la Tour un centre de décisions et une organisation structurée et hiérarchisée pour les mettre en œuvre, mais il ne nous dit rien sur le fonctionnement concret et quotidien de cette organisation

La fonction de la Tour de Farmer apparaît plus nettement, avec des précisions sur son fonctionnement matériel. Alors que les humains ordinaires d’Insomnie ignorent tout de la Tour, très vite les humains du Monde du Fleuve s’en font une idée précise. D’après ce que certains racontent, « il existerait une haute tour de métal au milieu de la mer polaire. Et ce serait, de toute évidence, le quartier général, ou tout au moins la base d’opérations, de Ceux qui ont bâti ce monde, nos maîtres occultes » (c.40)

Cette Tour possède une partie souterraine considérable, le puits, où se trouvent le bio-ordinateur, et les ka, ou wathan des hommes morts, qui attendent un corps pour leur résurrection. Puis, aux étages, où coexistent androïdes et robots, diverses salles, comme celle-ci: « Ils arrivèrent (.) à un immense porche cintré donnant sur une salle dont les dimensions les frappèrent de stupeur. Elle mesurait au moins huit cents mètres de côté et contenait des milliers de tables portant des appareils dont la destination n’apparaissait pas à première vue. » (d.46)

On passe d’un étage à l’autre grâce à des engins individuels spéciaux qui permettent de monter ou de descendre dans un puits central, où se trouvent des portes donnant sur des « pièces de dimensions variées, les unes renfermant des appareils, les autres servant visiblement de logements. » (d.47). A la partie supérieure se trouvent les locaux des Éthiques, de la salle de réunion aux pièces particulières.

Il y a enfin un terrain d’atterrissage au sommet de la tour et, dans des hangars, une flotte d’engins volants de toutes sortes, de l’intersidéral à l’hélicoptère. La majorité des salles ont des dimensions considérables et disposent d’un équipement scientifique avancé. Il n’est pas possible d’entrer dans les détails, aussi bien aussi bien le fonctionnement du Conseil des Éthiques que ses prodigieuses possibilités technologiques.

La Tour de King, décrite comme une tour gothique dans la pure tradition des romans noirs des derniers siècles, oscille entre l’escalier festonné de toiles d’araignée et l’ascenseur. Défendue par des gardiens techniquement avancés, produits d’une société scientifique supérieure, elle est aussi organisée comme une entreprise industrielle moderne. Celle de Farmer se situe à la pointe de la technicité, pour des fonctions très semblables.

LesTours malades.

« Le monde a changé. (.) Il change de plus en plus vite. Il est arrivé quelque chose au temps » (I. 3).

On se rappelle que la Tour de King est un nœud de forces. Ces forces sont liées aux Rayons : « Ce sont les Grands Anciens qui ont créé les Rayons. Ce sont des sortes de lignes. des lignes qui lient. et qui maintiennent. (.) Pas seulement le magnétisme, mais le magnétisme en fait partie. ainsi que la gravité. et l’alignement correct de l’espace, du volume et de la dimension. Les Rayons sont les forces qui lient toutes ces choses ensemble ». La Tour est-elle « une sorte de générateur », « une centrale d’énergie pour ces Rayons » ? Roland l’ignore (III.1.28).

« Tout ce monde est en train de s’éteindre ou de tomber en morceaux (.) En même temps, les forces qui donnent à ce monde sa cohésion -dans le temps et dans la dimension tout autant que dans l’espace- deviennent de plus en plus faibles » (III 107). Dans cet univers en péril, les dimensions et le temps sont perturbés. Dans la confusion, tous les mondes bougent : « Je vis à présent le crépuscule de ce monde et je ne pense pas que lui seul soit affecté. Le vôtre aussi est affecté; ainsi peut-être qu’un milliard d’autres mondes. Les Rayons se détériorent. Je ne sais s’il s’agit d’une cause ou d’un simple symptôme, mais j’en suis sûr. » (III.1.28)

Les puissances obscures vont chercher à rompre à leur avantage l’équilibre jusqu’ici maintenu par la régulation du mystérieux régulateur entre l’Intentionnel et l’Aléatoire : « Les forces titanesques qui entourent la Tour sombre ont commencé à s’assembler » (III.Arg.). « Il y a une grande maladie à la Tour Sombre » (II.6.9). Le rêve d’Eddie cité plus haut en témoigne. Comme celui de Roland : « Il ressent comment la Tour propage cette anomalie qui contamine tout, amollissant ce qui sépare les mondes, il ressent combien son pouvoir malfaisant s’accroît et devient plus fort. » (IV.10.5)

Le Monde du Fleuve subit des perturbations semblables. La rivalité des Éthiques va entraîner leur destruction et la fin du projet : « Il y a peut-être deux forces spirituelles en présence dans le Monde du Fleuve, l’une représentant le bien et l’autre le mal. Ou plutôt, l’une cherche à atteindre cet objectif dont je te parlais tandis que l’autre s’efforce de le contrecarrer » (c.37). En effet, parmi les 12 Éthiques, il y a un opposant, X ou Loga, qui n’est pas hostile au projet lui-même, mais se trouve en désaccord avec les méthodes. Il juge immoral le fait d’étudier les êtres humains sans leur participation et compte tenu de l’enjeu -l’immortalité. Parmi ceux-ci il y a des membres de sa famille. Il pense aussi que le délai de 120 ans accordé aux hommes pour se réformer est trop court, et diminuera les chances d’une bonne partie des humains. Il recrute un certain nombre de terriens pour l’aider dans son dessein : « Vous devez voir en moi un allié. Mon seul camp est celui de l’humanité bernée, tourmentée, bafouée. (.) Je vous ai choisis parmi des milliards d’autres pour vous faire participer à la lutte secrète de l’humanité. Vous n’êtes que douze élus en tout. (.)- Mais, protestai-je, que peut faire une poignée d’êtres humains contre des surhommes nantis de super pouvoirs ?

Il me répondit que nous ne pouvions effectivement rien faire sans un allié puissant dans la place. Il était cet allié. Nous devions, tous les douze, nous rendre au pôle Nord, là où se trouvait la tour des brumes, au milieu de l’océan. » (c.62)

Mais les autres Éthiques ont compris qu’il y avait un traître parmi eux disposant d’un certain nombre d’agents. A leur tour ils recrutent des espions et prennent leurs dispositions pour mettre X hors d’état de nuire. Chaque camp donne à l’ordinateur des instructions contradictoires et lourdes de conséquences pour la réalisation du projet : « C’est à peu près à ce moment que les ennuis ont commencé dans la tour. Comment et pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais j’ai l’impression que (.) la volatilisation de X, a plus ou moins coïncidé avec les premiers ratés dans la machinerie montée par les Éthiques. Bien que nous ne l’ayons pas remarqué sur le coup, c’est peu après que les résurrections ont cessé ». (d.16) Ce que confirme X. Pour se protéger, il avait préparé divers artifices. Sur le point d’être arrêté, il diffuse un signal de destruction : « Quand j’ai diffusé le signal, tous les Éthiques et les agents qui se trouvaient à l’intérieur ou à proximité de la tour sont morts sur le champ, tous les autres vaisseaux que le mien ont brûlé en vol, et le mécanisme général de résurrection s’est arrêté. » (d.51)

Dès lors le désastre menace. L’ordinateur a été perturbé par ces manipulations secrètes: « Je l’ai rendu schizophrène. Une partie du logiciel ignorait ce que l’autre faisait. » (d.52). De plus, tous les androïdes et les Éthiques de la Tour sont morts. La maintenance de l’ordinateur n’est plus assurée (il est protéinique) : « Et l’ordinateur. est mourant ?Loga paraissait sur le point de défaillir.- Oui. Pour avoir été laissé sans soins de si nombreuses années » (d.52)

Les Quêtes.

Je ne vais pas m’étendre sur le thème da la quête chez King, auquel j’ai déjà consacré plusieurs études. Le mythe de la quête est ancien comme l’humanité. Le sujet du héros rédempteur et de ses combats (lutte contre les monstres, les obstacles en apparence insurmontables, les énigmes à résoudre) et certains aspects mystérieux des choses à accomplir impressionnèrent toujours les esprits. On cite souvent, comme exemples de quête, celle de la Toison d’or, conduite par Jason et celle du Graal, par les chevaliers de la Table Ronde.

Dans Le Talisman, King s’est inspiré du nom du héros de la première avec le personnage de Jason, fils de roi tué par un adversaire et dont le double terrestre est Jack. La Queste del Saint-Graal, roman allégorique et mystique, s’efforça de montrer l’effort du chrétien luttant contre le mal et défendant la cause de Dieu contre l’Ennemi, nom donné au Diable au Moyen Age, ainsi que dans Le Fléau. Plus généralement, cette quête a lieu pour rétablir l’ordre du bien menacé, rétablir la Lumière menacée par les Ténèbres. C’est le cas de la quête du Pistolero et de ses compagnons. Roland est dans l’ignorance « de la distance qui le sépare encore de la Tour, dans l’espace et dans le temps » (I.5), mais il la recherche inlassablement. Tous les univers se rencontrent en un point unique d’un axe, la tour : « Un escalier, peut-être, des marches montant vers la Divinité. Aurais-tu l’audace, pistolero ? Si quelque part, surplombant le réel et son infinitude, il existait une pièce ultime.Non, tu n’oserais pas » (1.5) Roland osera t-il ? L’aspect mystique de sa quête est discret, mais présent. Comme la plupart des Chevaliers de la Table Ronde, imparfait, il n’entrera probablement pas dans la Tour. Qui sera le Galaad ?

La quête de Roland a d’abord été solitaire, puis son groupe s’est formé. Mais ils sont les seuls de ces mondes à mener pour l’instant cette quête. L’originalité du Fleuve de l’Éternité, c’est que plusieurs quêtes ont lieu simultanément, pour des motifs qui ne sont pas identiques, mais dont le point commun est l’esprit du Graal. De très nombreuses références sont consacrées dans les cinq volumes à la Quête du Graal. Premier clin d’œil : les récipients, qui se chargent de nourriture à heures fixes et permettent aux gens du fleuve de se nourrir, s’appellent ainsi. « Les cornes d’abondance auxquelles nous donnons le nom de «graals», constate un personnage, ressemblent étrangement à la tour qui se dresserait au milieu de la mer polaire -d’après ce qu’on m’a dit- et que l’on pourrait dénommer le Saint-Graal ». (d.11) Même remarque dont la pertinence est indiscutable, puisqu’elle vient d’un ressuscité du XVè s., Sir Thomas Malory, qui a écrit à cette époque un ouvrage inspiré par les exploits du Roi Arthur et des Chevaliers de la Table Ronde : « La nourriture que lui fournissait son petit «graal» le fascina; elle lui rappelait les paroles que, dans son Livre du Roi Arthur, il avait prêtées à Galahad et aux autres chevaliers découvrant celle que leur dispensait le Saint-Graal : «. vous goûterez à cette table mets plus doux qu’oncques chevalier ne savoura.» (d.12)

Mais contrairement à celle de King, leur quête n’est pas mystique et reste égoïste. Ainsi Mark Twain ressuscité : « Ce qu’il voulait, c’était construire le plus grand bateau à aubes qui eût jamais existé, en devenir le capitaine, le seul maître à bord, et se faire admirer, envier, aduler par des millions de riverains sur les millions de kilomètres qui le séparaient de la fameuse tour polaire » (c.32) D’autres sont poussés par la curiosité, le désir de changement, le plaisir de découvrir l’inconnu ou tout simplement le besoin d’action. Aussi la quête de la Tour polaire se fait dans le désordre ou la rivalité, par toutes sortes de moyens, que les hommes démunis du fleuve réinventeront avec opiniatreté: voiliers, bateaux à aubes, ballon, dirigeable. Voici un extrait du discours de départ du gigantesque dirigeable que Firebrass, son capitaine, a appelé le Parseval (c.43) : « Les amis, nous voici à nouveau réunis, et cette fois c’est pour la grande, l’unique occasion, le départ du Léviathan. Sus au Grand Graal, à la Tour, ses Brumes, au château du père Noël. celui qui nous a donné résurrection, jouvence, nourriture, alcool et tabac gratis et presque à profusion » (c325) Cyrano de Bergerac fait partie des ressuscités actifs : « Il était question dans ses livres, de voyager dans la lune ou le soleil. Et voilà qu’il se trouve à bord d’une machine volante qui dépasse tout ce qu’il pouvait imaginer. Jamais il n’aurait pu rêver qu’il ferait un jour partie d’une expédition au pôle Nord, dans le ciel d’une planète dont personne sur la Terre, à ma connaissance, n’avait songé à décrire l’équivalent. Tout cela pour aller à la découverte d’une tour mythique au milieu d’une mer de brume glacée. Qui aurait cru que le vaillant Cyrano de Bergerac deviendrait un chevalier du ciel, un Galaad de l’ère post-terrestre en quête d’un graal géant ? » (c.43). Certains s’excitent: « Nous sommes partis!- Partis rendre visite au Sorcier d’Oz, au Roi pêcheur, déclama Frigate. Partis en quête du Saint-Graal ! » (d.44).

D’autres réfléchissent : « Pour quel dessein ? Pour que Sam puisse construire un bateau, s’armer, remonter le Fleuve et, au terme d’un voyage de quelques seize millions de kilomètres, en atteindre la source ? Puis, de là, parvenir à la tour qui jaillissait des eaux glacées de la mer polaire pour se perdre très haut dans les brumes ?
Et ensuite ? » (d.5)

Ou encore : « Pourquoi ai-je si peur qu’elle échoue en de mauvaises mains ? Je ne le sais pas vraiment. Mais il y a les forces occultes et mystérieuses qui ne cessent de s’affronter, sous le couvert paisible de cette vallée. Et j’ai l’intention de découvrir de quoi il retourne » (c.40)

Si la plupart restent ce qu’ils étaient avant d’entreprendre la quête, d’autres grandissent spirituellement. Plusieurs sont parvenus à la Tour, où les surhumains qui la dirigeaient sont morts. Ils disposent de l’ordinateur tout-puissant, réparé : « Nous sommes en quelque sorte des dieux, renchérit Burton. Enfin. des humains dotés de pouvoirs divins. des demi-dieux, quoi.-Des dieux unijambistes, plaisanta Frigate.Burton sourit.- les épreuves que nous avons subies en remontant le Fleuve devraient avoir trempé nos caractères, en avoir éliminé les scories. Du moins je l’espère. » (e.2)

On retrouve le même écho spirituel dans King. Le sociologue Glen affirme ainsi dans Le Fléau que la quête permet d’« acquérir la force et la sainteté par un processus de purge. L’évacuation des choses est symbolique, vous savez. Talismanique. Lorsque vous évacuez des choses, vous évacuez aussi les parcelles de moi symboliquement attachées à ces choses. Vous entreprenez une sorte de nettoyage » (72). La quête libérerait ainsi l’esprit de ses vaines préoccupations, Elle symboliserait, comme le suggérait Jung, la plénitude intérieure que les hommes ont toujours recherchée.

Une différence essentielle apparaît entre les quêtes de King et celles de Farmer. Les quêtes de Jack dans Le Talisman, des gamins de Ça ou du vieillard Ralph dans Insomnia, ou celle de Roland et ses compagnons sont désintéressées, et comme suscitées par une force invisible vouée à la Lumière. Chez Farmer, les quêtes ne traduisent que les appétits humains, plus proches de celle des conquérants de la Toison d’Or -bien qu’elle ne soit pas nommée- que celles du Graal, pourtant largement citées.

Ka et Aura.

Le monosyllabe égyptien ka a pris divers sens chez King. La première acceptation est proche du sens qu’en donnaient les Égyptiens, qui croyaient que le corps était habité par le ka, une sorte de double, différent de l’âme. Il se rencontre, semble-t-il, pour la première fois chez King dans Les Tommynockers, quand le poète Gard se prépare à réciter un poème et constate : « L’auditoire était plus important que d’ordinaire. Une centaine de personnes peut-être (…). Leurs yeux semblaient trop grands (…). C’était comme s’ils allaient le manger de leurs yeux. Comme s’ils allaient aspirer son âme, son ka, ou je ne sais quoi » (5.5). Même sens dans Insomnie : « Ça essayait de leur sucer la vie ? Presque, mais ce n’était pas tout à fait cela. Ce n’était ni leur vie, ni leur âme (…) que la chose dissimulée dans le linceul fuligineux voulait d’eux; ou du moins, pas exactement. C’était leur force vitale, leur ka » (25.5). Cette force vitale peut effectuer un transfert psychique, comme lorsque Roland se projette dans l’esprit d’un autre. Son ka, « détaché dans le cerveau d’Eddie » (Le Prisonnier, 3.17), s’y interroge : « Il se demandait comment l’homme dans l’esprit duquel son ka de pistolero avait élu domicile pouvait être aussi bête » (II. Le Prisonnier, 3.8)). Ou encore en d’autres circonstances : « Roland ferma les yeux et se concentra tout entier sur Jake. Il pensa aux yeux du garçon et expédia son ka à leur recherche » (III., II.V.29. Ce sens semble être aussi celui du FLÉAU, quand le juge voit un corbeau : « Ce qu’il voyait devant lui était l’homme noir, son âme, son ka incarné dans ce corbeau grimaçant (…). Si c’était lui, pourrais-je le tuer ? Emprisonner son ka -si cette chose existe- dans le cadavre de ce corbeau ? » (61).

Du ka, principe vital, King a tiré divers sens qui s’en éloignent. Déjà dans Le Pistolero, le ka avait aussi le sens de destin, subi ou accepté, dans la phrase où un esprit maléfique révèle son sort à Roland : « Tu ne connaîtras désormais que la malchance jusqu’à la fin de l’éternité -tel est ton ka ». Et cette affirmation de Roland : « S’il s’agit du ka, la question de savoir ce qu’on est supposé faire ou ne pas faire n’entre même pas en ligne de compte ».( II.4.24)

Si dans Bazaar, il est fait allusion à l’aura, c’est dans Insomnie que l’idée est vraiment exploitée et raccordée à la force vitale. Elle aussi reprend un vieil élément mythique: lié au rayonnement solaire, le symbolisme de la couronne ou du nimbe, représenté par une couronne autour de la tête, représente l’accomplissement et la perfection. Cette aura, devenue lumière spirituelle, élévation de l’esprit au-dessus du corps, devint l’emblème des saints, des rois ou des prêtres. De même les bouddhistes pensent que les couleurs de l’âme sont reflétées par l’aura, sorte de champ magnétique entourant le corps humain. L’aura représente la coloration de l’âme et reflète les sentiments et l’état de santé des individus. ce halo, c’est la force vitale, formée de radiations colorées émanant des diverses parties du corps.

Ainsi, dans Insomnie, Ralph voit soudainement des auras : « Il leva les yeux et vit la jeune femme entourée d’une aura d’une opulente couleur ivoire. Elle avait l’aspect satiné de dessous de luxe. (.) L’aura qui entourait Gretchen Tillbury était orange foncé, s’éclaircissant vers le jaune à son pourtour. (.) Il abaissa les yeux sur la fillette et vit qu’elle était entourée de son propre nuage vaporeux et brillant de satin nuptial. Une aura plus petite que celle de sa mère mais, sinon, identique. comme ses yeux bleus et ses cheveux châtain clair. (.) Quoiqu’en pense mon côté «deux et deux font quatre», les auras existent réellement » (6.5)

Au-dessus des auras, il y a les panaches : « Ralph vit un panache couleur de rouille émaner d’un homme d’âge moyen qui se déplaçait au milieu d’une aura bleu foncé, et une femme entourée d’une aura gris clair surmontée d’une traînée d’une nuance magenta étonnante -et aussi quelque peu inquiétante. Dans quelques cas (deux ou trois, pas davantage), les panaches étaient presque noirs. Ceux-là déplaisaient à Ralph, qui remarqua que les porteurs de ce type de panache (.) paraissaient invariablement en mauvaise santé. (.) Évidemment qu’ils n’avaient pas l’air bien. Ces panaches sont des indicateurs de leur état de santé. et de maladie. » (5.4) C’est ce que déclare Clotho : « L’une des nombreuses fonctions des auras, chez les michrones, est de servir d’horloge ». Les auras de ceux qui doivent connaître la mort « deviennent grises au moment où la fin se rapproche: ce gris vire progressivement au noir » (17.5)

Même situation, mais différemment exprimée, chez Farmer. Il va plus loin dans l’exploitation des croyances égyptiennes que King. Les Egyptiens pensaient que le double ne meurt pas avec la vie terrestre: on pensait que la survivance plus ou moins prolongée du ka dépendait de la façon dont la chair du corps serait protégée contre la destruction (momification), la ruine ou la faim (les tombeaux, avec nourriture et mobilier. L’aura est « psychomorphe » (c15) Elle est reliée au ka, qui a chez Farmer un sens plus particulier que chez King, où le ka est simultanément la force vitale, « la grande roue des existences » (Ins 17.4) et le destin. La conception du ka de Farmer est uniquement vitale : « Pour autant que nous le sachions, le ka se forme au moment de la conception, de l’union entre le spermatozoïde et l’ovule. Il suit ensuite une évolution parallèle à celle du corps. Ce parallélisme cesse à la mort du corps. De son vivant, celui-ci émet une aura qui flotte au-dessus de sa tête, invisible à l’oeil nu, sauf pour de rares privilégiés. Mais il existe un appareil permettant de l’observer. L’aura apparaît alors comme un globe multicolore qui pivote sur lui-même, se dilate, se contracte, change de teinte, projette des bras et les rétracte. Le spectacle est d’une beauté prodigieuse; il faut l’avoir vu pour s’en faire une idée. Cette aura, nous l’avons dénommée le wathan.

Le wathan, ou ka, abandonne son possesseur à l’instant de sa mort, c’est-à-dire à celui où le corps ne peut être ranimé. (.) L’univers est rempli de wathans. (.) Nous supposons le ka dépourvu de conscience, bien qu’il contienne l’intelligence et les souvenirs du défunt. Il dérive donc à travers l’éternité et l’infini tel un vaisseau emportant dans ses flancs le potentiel mental de l’être vivant, ou, si vous préférez, son âme figée. Quand on fabrique un double du corps décédé, le ka vient aussitôt s’y rattacher. Il existe entre eux une affinité irrésistible. Mais lorsqu’ils se réunissent, le ka ne conserve aucun souvenir du temps qui s’est écoulé entre la mort du premier organisme et l’instant où le double s’éveille à la conscience. » (d 20)

Comme chez King, les aura/ka/wathan sont signes de santé : « Les wathans multicolores apparaissaient dans toute leur spendeur, tournoyant au-dessus des têtes auxquelles ils se rattachaient. L’Américain avait maintenant suffisamment d’expérience pour discerner instantanément ceux dont la teinte ou la structure trahissaient une anomalie, qui n’était pas obligatoirement d’ordre éthique. De larges bandes noires ou rouges, par exemple, indiquaient aussi bien une mauvaise santé que de mauvaises intentions. La croissance, la décroissance et les circonvolutions du wathan reflétaient les tensions mentales émotionnelles et les changements qui affectaient tant le conscient que l’inconscient de son possesseur; l’ensemble de son système nerveux, en fait. » (e.17)

Bien que les notions utilisées soient les mêmes, les contenus diffèrent sensiblement. La ka de King a d’abord un aspect peudo-physiologique et l’aura rend visible aux initiés les états physiques et psychologiques des individus. Mais le concept est devenu peu à peu métaphysique, liant la force vitale à l’accomplissement simultané d’un destin. Farmer reprend l’idée traditionnelle de l’âme, l’âme apparaissant avec le corps au moment de la conception de l’être. Puis ensuite le stockage des ka/wathans, par des moyens technologiques avancés, permet de répéter le cycle en créant une sorte de résurrection artificielle, qui peut être le chemin à l’immortalité. Somme toute, Farmer ne fait que reprendre l’imaginaire de la religion chrétienne concernant le stockage des âmes des morts, et les usages qui peuvent en être faits avant la résurrection. Invention intéressante de science-fiction propre à une œuvre. Par contre le ka de King, profondément marqué par l’idée de prédestination calviniste, est le résultat d’un parcours religieux et spirituel qui se poursuit dans toute sa production.

Autres.

D’autres rapprochement peuvent être faits entre les œuvres de Farmer et de King, mais ne présentent pas la même importance que les notions relevées plus haut.

Les limites des Puissances.

En dépit de leur dépendance ou leur sujétion à des forces supérieures, des humains n’en ont pas une bonne opinion. Ainsi Ralph pense, dans Insomnie : « Il s’agissait peut-être de créatures surnaturelles, mais elles avaient aussi leurs limites. Il avait l’impression qu’elles ne valaient pas grand-chose non plus dans la prédiction de l’avenir » (17.5). De même les humains du fleuve ne se font pas d’illusions sur les capacités des Éthiques : « Le Visiteur m’a dit qu’en dépit de ses fantastiques pouvoirs ses congénères et lui n’avaient rien de surhumain. Qu’ils pouvaient donc se tromper et commettre des erreurs. Ils ne sont pas invulnérables: ils ne sont ni à l’abri des accidents, ni des coups de leurs ennemis » (d.21)

L’échiquier.

On retrouve chez l’un comme chez l’autre l’exemple de l’échiquier, lié à l’idée que les hommes sont des pions, « contrôlés par des forces antagonistes » (Ça.15.2 ou 19.12) ou des « mains invisibles » (Ins.19.1).« - Je ne peux pas, dit Frigate.- Pourquoi? hurla Rohrig qui piétinait de fureur et de frustration.Frigate abaissa son pouce. Il se tenait sur un grand carré rouge. A côté, il y avait d’autres carrés, certains rouges, certains noirs.Je ne suis pas à ma place. Je ne sais ce qui va se passer maintenant. Je n’ai pas le droit d’être sur une case rouge » (c.41) Le même exemple se retrouve chez King, qui veut imager son affirmation que l’Aléatoire et l’Intentionnel n’interfèrent pas: « L’Aléatoire et l’Intentionnel sont comme des cases blanches et noires d’un échiquier, qui se définissent par leurs contrastes de couleur » (Ins.18.1)

La mort et l’ailleurs, survie et autres mondes.

Dans Insomnie, chaque humain a « une durée de vie allouée », que l’aura reflète. Quand la fin est venue, signalée par l’aura et le panache qui la surmonte, interviennent Clotho et Lachésis, machrones/Parques chargés de la mort intentionnelle. Ils coupent le panache du mourant et provoquent la mort : « Quand elle est enfin intervenue, nous sommes allés le voir et nous l’avons expédié.- Expédié ? Où ça ? (.)- Partout. Dans d’autres mondes que celui-ci » (6.1)

Le lecteur se rappelle que Ralph, dans Insomnie, ou Audrey, dans Les Régulateurs, sont passés dans un autre monde, où ils revivent.

Dans Le Fleuve de l’Éternité, il y a ce même passage possible, « passer de l’autre côté » (d.49), mais réservé à ceux qui sont parvenus à un niveau suffisant de spiritualité. Farmer ne nous dit rien sur ce monde, alors qu’on sait que Ralph réapparaît dans « un univers où, derrière les ténèbres, brillait une lumière éblouissante » (Ins. Epilogue.25). Les gens du fleuve ont aussi été ressuscités, mais par des moyens technologiques avancés, dans un monde artificiel créé entièrement par les Éthiques. Dans cette sorte de Création divine continuée par la technologie, ils peuvent revivre un certain nombre de fois, à un autre endroit du fleuve, et trouver la possibilité de se réhabiliter, et peut-être aussi de « passer de l’autre côté ». La religion qui s’établit chez les gens du fleuve s’est d’ailleurs appelée l’Église de la Seconde Chance.

Différents de ces passages dans un autre monde liés à la survie ou l’immortalité, sont les «passages» d’un monde à un autre comme King le pratique de plus en plus souvent, en exploitant ses univers parallèles, dont la Tour est le pivot. Dans le Talisman ou dans le cycle de La Tour Sombre, ces passages sont fréquents, mais représentent des opportunités pratiques et ne sont pas liés aux idées d’ascèse ou de rédemption.

Auteurs.

Enfin on peut ainsi relever l’utilisation d’œuvres écrites au siècle dernier qui ont conservé un fort pouvoir d’attraction, pour Farmer comme pour King. Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles, de Lewis Carroll (1865) y tiennent une place considérable. Alice figure parmi les personnages ressuscités, héros du roman, et sa présence est constante, avec de nombreuses allusions au révérend Dodgson et à la vie d’Alice. Très surprenant est le passage où Alice utilise la logique de Lewis Carroll pour débloquer l’ordinateur défaillant, alors qu’il ne semblait plus y avoir de remède à sa destruction prochaine. Le Magicien d’Oz, de L. Frank Baum (1899) est aussi souvent cité. Farmer, comme King, a une culture littéraire encyclopédique, mais curieusement ne cite ni Lovecraft, ni Tolkien, maîtres de King.

Les points communs sont multiples entre les romans, et cependant le lecteur les trouve vraiment différents. Évidemment, ce sont tous deux des œuvres de fantasy et de quête: les deux auteurs ont un riche imaginaire, et des idées inépuisables. Cependant les aventures picaresques des personnages ne sont pas traitées de la même manière. King préfère décrire la vie d’individus, ou de cercles quasi intimes. Farmer met volontiers en scène des groupes ou des masses. King se plaît dans les détails. Sans les négliger, Farmer brasse de vastes ensembles, aidé en cela par une culture historique que King ne possède pas. Enfin il a une approche omniprésente et presque obsessionnelle d’une sexualité fonctionnelle, alors que la sexualité chez King est plus discrète, rattachée aux sentiments individuels et aux influences éducatives de la société.

Les intentions ne sont pas non plus les mêmes. Sur un fond post-cataclysmique, dont ils ne sont pas responsables, où tout se détraque, les héros kingiens de la Lumière essaient d’assumer au mieux un destin qui ne sera rempli que par le sauvetage d’un ordre cosmique perturbé. Les sentiments individuels ont peu à voir en l’occurrence, encore que l’on ne puisse négliger le besoin de rachat chez Roland, ou le désir de s’assumer chez ses partenaires. Mais la quête se fait dans l’oblativité et dans l’échange. Le monde du fleuve est d’emblée un paradis terrestre: tout est donné, nourriture de qualité et régulière, vêtements, douceurs et agréments divers, pas de maladie ni de vieillissement. Mais esclaves d’une nature humaine défaillante, corrompus par la société dans laquelle ils ont auparavant vécu, ou marqués par le péché originel, les hommes du fleuve révèleront immédiatement leurs faiblesses. En peu de temps, ils se retrouveront dans un monde qu’ils ont eux-mêmes perturbé. Une minorité seulement manifeste quelque élévation d’esprit. Tous les autres retrouvent immédiatement leurs travers terrestres. Le problème des meilleurs sera de faire quelque chose qui ait un but dans ce désordre, et c’est la recherche de la Tour qui va le leur donner. Échappatoire individuelle, qui n’a rien à voir avec le sens de leur destin chez les héros kingiens.

Ceci dit, il ne faudrait pas négliger l’essentiel. Les deux œuvres sont marquées par leurs vastes dimensions spirituelles. Réflexion sur la condition humaine et ses insuffisances, la mort, l’au-delà et l’immortalité chez l’un. Sur la maîtrise de soi et la nécessaire ascèse de ceux qui se confrontent au désordre cosmique pour l’autre.

Tous deux philosophent volontiers : ce qui entraîne chez l’un comme chez l’autre, des digressions, des complaisances, des lenteurs et, pour tout dire, une certaine verbosité. Tous deux plairont à ceux qui aiment toucher, comme le dit Farmer avec lequel King serait d’accord, « aux questions essentielles, le fini et l’infini, le temps et l’éternité, la cause première » de l’univers. (d.51)

 

Armentières, le 4 octobre 1998

 
Ouvrages de King cités (voir le code Hugues Morin) :
 
A49 Danse Macabre
A72 Anatomie de l’Horreur/Pages Noires
A83 Le Pistolero – La Tour sombre – I
A101 Le Talisman des Territoires
A117 Ça
A121 Les Trois Cartes – La Tour sombre – II
A122 Les Tommyknockers
A134 le Fléau
A141 Terres Perdues – La Tour sombre – III
A142 Bazaar
A157 Insomnie
A171 Les Régulateurs
Magie et Cristal – La Tour sombre – IV




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