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Interviews

Interview : Bill Thompson, l’éditeur ayant découvert Stephen King

Jason Sechrest, fan de Stephen King et essayiste a récemment partagé pour les éditions Suntup une interview avec Bill Thompson, l’éditeur de Doubleday ayant découvert Stephen King et lancé sa carrière ! 

 

Nous vous proposons de découvrir ci-dessous l’intégralité de l’interview, que Jason Sechrest et les éditions Suntup nous ont autorisé de traduire pour vous la partager.
Si vous souhaitez la lire en version originale (anglais) : 1e partie, 2e partie

 


 

Interview Jason Sechrest Suntup Billthompson Editeur Stephenking

 

Lire la première partie en anglais : 

 

Introduction par Jason Sechrest :


Au début des années 70s, bien avant que Stephen King n’ait des millions de fidèles lecteurs, un homme, Bill Thompson était le fan #1 de King. En travaillant pour Doubleday, Thompson a été en charge de l’édition de presque tous les premiers livres de King, comprenant « Carrie« , « Salem« , « Shining« , « Danse Macabre » et « Le Fléau« . Mais le rôle que Thompson jouera dans la vie de Stephen King était bien plus important que celui d’un éditeur. Il était aussi un ami. Lorsque le premier manuscrit que King soumis ne fut pas adéquat pour Doubleday, Thompson le rejeta gentiment avec des mots d’encouragement, demandant à King de lui envoyer ce sur quoi il travaillait ensuite. Finalement, Thompson reçut « Carrie » et le reconnut immédiatement comme le livre qui permettrait à King de percer. Il n’a pas seulement défendu le livre pour qu’il soit publié par Doubleday, il l’a défendu aussi fort que si c’était le sien.

En résumé, Bill Thompson est l’homme qui a découvert Stephen King. John Grisham également d’ailleurs, ainsi qu’une bonne poignée d’autres auteurs. Il n’est rien de moins qu’une légende dans le monde de l’édition, et les choix qu’il a faits durant sa carrière ont changé le cours de non seulement l’histoire de la littérature, mais de la culture américaine telle que nous la connaissons.

En juillet 2018, j’ai cherché à contacter Bill Thompson pour lui poser des questions sur son passé avec Stephen King, ainsi que sa vie dans l’édition. C’est mon honneur et mon plaisir de vous présenter cette interview.

 


JS: Tout d’abord, je ne peux pas vous dire quel honneur j’ai de pouvoir vous parler.  Comment allez-vous? 

BT: Je vais formidablement bien ! 

JS: Dites m’en un peu au sujet de la manière à laquelle vous êtes entré en contact avec Stephen King. Quel était le manuscrit que vous avez lu, et comment en êtes-vous venu à le lire?

Le premier manuscrit de Stephen King est arrivé dans un colis qui était adressé à l’éditeur du livre « The Parallax View ». Il s’agissait d’un livre sur lequel je n’avais pas travaillé, mais dont j’avais ‘hérité’ d’un autre éditeur qui venait de quitter Doubleday. Lorsqu’il était en train de partager son lot de livres, il déclara « Je veux que Bill Thompson obtienne ‘The Parallax View’, parce qu’il s’agit d’un livre dont je suis fier. » Donc je n’avais rien à voir avec l’acquisition de ce livre ni aucun travail avec l’auteur, mais il s’agissait maintenant d’un livre dont je devais suivre la trace. Et c’est de cette manière que le premier manuscrit de Stephen King est arrivé sur mon bureau.

Dans sa lettre accompagnatrice, il disait qu’il avait lu et apprécié ‘The Parallax View’ et que si j’avais aimé celui-ci, j’aimerai peut-être celui accompagnant la lettre. L’histoire était ‘Getting It On’. Je l’ai lu et me suis dit : « Oh, ce type est bon. »

JS: Qu’est-ce qui le rendait bon? 

BT: Il fonctionnait. Il tenait la route. C’était une histoire au sujet d’un garçon qui prend sa classe en otage. Il était très bon, mais rien ne se passait vraiment dans ce livre. C’était principalement des réflexions internes, au sujet de comment ces personnages changent et évoluent sous la pression. Pour moi, il était très captivant, et il paraissait réaliste en termes de narration. C’était comme si l’on se trouvait sur place. On observait l’intégralité de la chose.

JS: Et bien sûr, cette histoire sera publiée plus tard en tant que « Rage », sous le pseudonyme de Richard Bachman en 1977. 

BT: Oui et le WGT auquel le livre est dédié n’est autre que moi. C’est le premier contact que nous avions eu, donc il m’a dédié le livre quand il fut publié.

JS: Oh mon dieu, je n’ai jamais su cela! Comment avez-vous répondu au manuscrit de King? 

BT: Il n’avait pas de téléphone à l’époque. Je lui ai donc écrit en disant : « Laissez-moi me présenter. Je suis maintenant l’éditeur en charge de ‘The Parallax View ». Je ne crois pas que je suis entré dans les détails sur la manière dont je l’ai obtenu ni ne l’ai acquis. Je continuais : « J’ai beaucoup apprécié ‘Getting It On’. Je lui trouve quelques problèmes et j’aimerais le poursuivre avec l’objectif d’une publication, mais pourriez-vous réaliser quelques modifications? » J’avais quelques problèmes éditoriaux avec le livre, mais je ne me rappelle plus lesquels parce que j’ai vu le livre dans tellement de versions maintenant.

Parce qu’il n’avait pas de téléphone, nous échangions au travers de lettres, mais nous avons aussi appris à nous connaitre avec ces lettres. Finalement, j’ai dû refuser ‘Getting It On’, et je m’en suis senti coupable parce que je lui avais demandé tellement de changements. L’histoire ne pouvait simplement pas passer notre comité de lecture, qui était vraiment rude à l’époque.

Ils me toléraient à peine parce je venais du service des ventes. J’avais accepté une baisse de salaire pour obtenir ce poste d’éditeur parce que j’étais déterminé à en devenir un. J’étais le type des ventes qui avait passé beaucoup de temps à les convaincre que j’étais en réalité un éditeur. J’étais impatient de rejoindre le comité éditorial et je bombardais en permanence les gens avec un « Voici 10 bonnes idées de livres! », ou en encore « Ce livre était génial, mais vous auriez dû faire ceci au lieu de cela. » Je donnais l’image d’un chieur, donc ils me percevaient comme « cet éditeur qui vient du commercial. »

 

Manuscrit original de « Rage », en provenance de Jon Page 
Lettre de rejection de Bill Thompson à Stephen King, en provenance de Bob Jackson 

 

JS: Quel âge aviez-vous à l’époque? 

BT: J’avais 27, peut-être 28 ans. 

JS: Vous avez réellement accepté une baisse de salaire juste pour devenir éditeur? 

BT: Oui, j’avais aussi dû être transféré de la Nouvelle-Orléans à New York, et c’était un véritable problème parce que j’étais en couple. Je me suis jeté dans un piège à soucis. J’ai été voir un dermato qui m’a demandé : « Etes-vous sur le point de prendre une importante décision? » Et c’était le cas. J’ai accepté la baisse de salaire, mais je n’ai jamais considéré cela comme un point important de ma prise de décision. Quelqu’un me payait pour lire des livres, et je ne pouvais pas passer outre cela. C’était tout simplement incroyable pour moi.

Et je dois aussi vous dire, qu’être un commercial chez Doubleday ne m’enchentait pas. Il n’y avait pas de notes de frais. Pas de remboursements des déplacements. Nous devions utiliser notre voiture personnelle. Tout sortait de notre poche. Nous devions traverser trois fois par an notre territoire. Mon premier territoire consistait à l’état de l’Arksansas et au Nord du Mississipi. J’étais responsable des ventes de livres dans cette région, et on m’avait promu en m’ajoutant la Nouvelle Orleans parce que j’avais du succès. Mon territoire a rapidement cru jusqu’à englober aussi toute la Louisiane et le sud du Mississipi.

JS: Qu’est-ce qui vous passionnait autant pour devenir un éditeur? 

BT: Les livres. Cela a toujours été les livres. Il n’y avait pas d’égo là-dedans. Il y en avait sans doute, mais c’était quelque chose de mineur parce que j’étais à l’aise avec les livres. Je comprenais les livres. Les livres plutôt que les auteurs. Je n’avais pas eu affaire à beaucoup d’auteurs. Comme beaucoup d’entre nous, je pensais qu’être un éditeur était comme se retrouver dans une tour d’ivoire. Il fallait nous faire confiance, ou sinon se retrouver dans une petite ligue. J’étais d’une autre espèce, en tant qu’ancien commercial avec l’idée arrogante de devenir un éditeur. J’avais pourtant un talent pour repérer les livres qui étaient bons. Et en complément, j’avais une véritable appétence à l’aspect commercial en ce qui concerne les livres. Je savais repérer ce qui se vendrait de ce qui ne se vendrait pas.

JS: Et vous l’avez clairement fait. Ce n’était pas seulement King que vous avez découvert, mais aussi John Grisham et bien d’autres noms également. Ce talent que vous avez pour non seulement remarquer les bons auteurs mais aussi le livre qui leur permettra de percer, d’où vient-il?

BT: Cela doit vraiment être le livre. Il n’y a rien d’autre. « Carrie » était la percée de Stephen King. Il n’y a pas de doute à ce sujet. Il suffisait de le lire pour s’en rendre compte. Pour que le premier roman d’un auteur vende 14 000 exemplaires (c’était bien avant que le film ne sorte, et bien avant les ventes en poche), c’était juste extraordinaire. J’accepte toute la reconnaissance pour l’ensemble des décisions internes de ce livre, du transport des livres par le commercial jusqu’au magasin et qu’ils insistent pour qu’ils le commandent. Un livre d’un auteur inconnu qui n’avait aucun antécédent ni aucune référence, porté par un vendeur marginal se retrouvant dorénavant autoproclamé éditeur, tout cela ne pouvait pas être une combinaison gagnante. Mais j’accepte l’attribution du mérite de tout cela.

JS: Getting It On (le titre initial de « Rage », ndlr) n’était pas le seul livre de King que vous avez refusé. Il y en avait d’autres, n’est-ce pas? 

BT: Oh que oui. « Le corps » était une novella d’environ 40 pages que j’ai dû refuser parce que malheureusement je ne pouvais rien en faire chez Doubleday. Je n’ai pas refusé l’histoire. C’était un des meilleurs exemples de l’écriture de Stephen King, mais que pouvez-vous faire d’une nouvelle de 40 pages? C’est trop long pour une nouvelle, et trop court pour être un roman. L’auteur doit donc le garder. C’en était un. Et puis il y avait « Chantier » et « Running Man« . Je ne sais pas si j’ai formellement refusé ceux-ci individuellement. Je les ai juste refusés en bloc, déclarant qu’ils n’étaient pas idéaux à ce moment.

JS: A quel moment est-ce que King vous a envoyé le manuscrit de « Carrie »? 

BT: Et bien nous ne nous étions pas contacté depuis un moment. Je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis plusieurs mois, mais je savais qu’il serait un succès. Je savais qu’il arriverait à percer. Je voulais le joindre. Nous aimions tous les deux la musique country un peu ‘trashy’ donc je lui ai offert un calendrier de musique country. Je ne sais pas si vous savez cela, mais l’anniversaire de Stephen King tombe le même jour que celui de A.P Carter, le patriarche de la famille Carter. Je lui ai envoyé le calendrier avec le message : « Sais-tu que ton anniversaire tombe en même temps que celui d’A.P Carter? Qu’as-tu fais récemment? Je ne veux pas voir ton nom sur la liste des best sellers de Simon & Schuster »

(ndt : Simon & Schuster finira par signer Stephen King à la fin des années 1990 avec « Sac d’os« . Scribner, maison d’édition du groupe est maintenant l’éditeur de Stephen King depuis plus de 20 ans).

Donc il m’a envoyé « Carrie ». Avec la note « Tabby l’a récupéré de la poubelle. Je ne pense que ce soit très bon, mais vas-y, lis-le. »

JS: L’avez-vous aimé immédiatement? 

BT: J’ai pensé qu’il marchait jusqu’à la fin. Dans le premier jet, quand le bal de promo explose, Carrie se transforme en personne géante. Littéralement. On voit des cornes apparaitre. Des éclairs sortent de ses doigts et elle fait exploser un avion. J’étais convaincu qu’il fallait couper cette fin et la transformer en quelque chose de plus mortel, mais pas comme dans une bd. Il s’agit d’une fille à qui l’on joue un mauvais tour, à la fois cruel et humiliant. Elle a emmagasiné de la rage depuis qu’elle a environ 6 ans et elle est sur le point d’exploser. Mais ce n’est pas avec des cornes et des éclairs qui sortent de ses doigts. Elle va plutôt transformer l’électricité en rage. Elle va faire sortir l’enfer sur terre et elle se contrefiche de ce qu’il va en advenir. Elle ne veut pas réellement tuer tout le monde. Elle fait sortir cette animosité qu’elle a enfermée, cette honte, et tous les autres sentiments qu’elle a enfouis après avoir rencontré d’autres personnes.

JS: Et bien, il a très certainement réalisé ces changements. 

BT: Oui, à mon grand plaisir. J’ai ensuite travaillé comme un chien pour le faire publier. Obtenir un contrat pour faire publier un livre était extrêmement difficile. Vous savez, vous avez ce manuscrit qui vous passionne et que vous aimez. Maintenant il faut passer trois groupes de lecture. Donc vous allez auprès de vos amis éditeurs qui doivent être d’accord sur le fait que le livre est formidable.

Puis ensuite vous devez aller au département comptable et dire « Je veux donner donner $5 000 à ce type pour ce livre, il fera 240 pages, et je sais que je peux en vendre 20 000 exemplaires. » Ils te répondent qu’ils peuvent le vendre au prix $4.55 si ces chiffres sont vrais.

Ensuite tu te rends au département marketing et leur dis « Je veux que vous avanciez 15 000 exemplaires de ce livre. » Ce à quoi ils répondent « Tu te fous de moi?! Pour un premier roman d’un auteur inconnu? On aura de la chance si on en vend 5 000. »

A un moment donné, tu te rends compte de ce que tu demandes et espères que cela marche. En fin de compte, on a un contrat pour le livre. $2 500 pour King. Et a un moment donné, j’ai dû réduire ce chiffre pour que ce soit validé. Je l’ai ensuite augmenté à nouveau à $ 2500, bien qu’il ne fût validé qu’à $1500. »

JS: Comment lui avez-vous donné la bonne nouvelle?  

BT: Je lui ai envoyé un télégramme qui disait : « Bingo. ‘Carrie’ est officiellement un livre de Doubleday. $2500 contre des royalties. Appelle-moi pour les détails. Félicitations. Le futur arrive. Amitiés, Bill Thompson. »

Le télégramme de Bill Thompson à Stephen King l’informant de la vente de « Carrie », en provenance de Cemetery Dance 

 

JS: C’est la création de l’histoire, ici-même. 

BT: C’était réellement un triomphe, pour nous deux, vraiment. Nous étions tous les deux euphoriques à ce sujet. « Nous l’avons fait, nous l’avons fait. On t’a eu un contrat. $2 500 n’est-ce pas formidable? » Et bien entendu, ce n’était que le début. Les ventes de poche seront bien plus conséquentes. Mais nous ne connaissions pas le futur à ce moment, car nous n’en étions qu’à la célébration ».

JS: Je suppose qu’au moment où la vente des droits poche s’est réalisée, il avait un téléphone. 

BT: Oui! Je me rappelle spécifiquement ce jour. J’ai d’abord reçu un appel de notre département des droits nous déclarant qu’un éditeur britannique leur avait rendu visite la veille. C’est comme cela que ça se passait. Les éditeurs étrangers se présentaient à nos bureaux américains pour parler des droits. « Qu’est-ce que tu as que tu n’as pas encore montré aux autres? Quel sera le prochain gros succès? »

Et bien il y avait une personne qui travaillait au département des droits. Son nom était Bob Banker. Il était de ceux auxquels j’ai demandé de l’aide parce que j’avais demandé à l’équipe éditoriale de lire ‘Getting It On’ et que cela ne s’était pas bien passé. Donc avec « Carrie », j’avais décidé de prendre une approche différente. J’étais allé au Commercial et au Marketing ainsi qu’aux Droits pour obtenir un rapport enthousiaste au sujet de ce qu’ils pourraient faire du livre. Bob avait adoré le livre et s’en rappelait lorsque l’éditeur britannique était venu. Il leur avait dit « C’est vraiment très bon », donc l’éditeur anglais l’a emporté, l’a lu la nuit même, et le matin suivant il a appelé et déclaré « Je veux l’acheter. J’ai le droit de vous offrir jusqu’à $400 000. »

JS: Wow!

BT: (Rires) Tout le monde était abasourdi. On s’attend à ce que la prochaine étape soit une vente décente ou une bonne avance. Mais c’était épique. C’était la transaction qui a lancé Stephen King. Très généralement, c’est lorsqu’un film sort que cela lance une carrière. Et cela a très certainement lancé la carrière de Stephen King! Mais en interne, ces droits de poche vendus avant quiconque pour $400 000 étaient un moyen de s’assurer qu’ils auraient d’autres romans par la suite.

JS: Où étiez-vous lorsque vous aviez appris la nouvelle? 

BT: C’était un dimanche matin. J’étais célibataire à l’époque, habitant au sud de Westchester. J’ai pris un café et un journal, puis Bob Banker m’appelé et m’a dit « J’ai une offre de $400 000 pour ‘Carrie’. »

Je lui ai dit : « Accepte-la. »

J’étais abasourdi. Je l’étais réellement. Je voulais danser des claquettes, mais je voulais embrasser Stephen King à ce moment parce que c’était une bonne nouvelle que nous devions tous les deux partager. J’essayais de réfléchir au moyen de lui partager la joie que je ressentais de manière qu’il se remémore ce moment.

Je l’ai donc appelé, et lui ai demandé s’il était assis.

Il m’a répondu que oui.

Je lui ai dit « Je veux que tu prennes un crayon et du papier et que tu écrive ce que je te dis. »

Il répondit okay.

Je veux que « Tu écrives un zéro. Et puis, en allant vers la gauche, tu ajoute un zero. Puis tu ajoutes une virgule, puis un autre zéro. Puis un autre. Et un autre. Puis un espace. Et un autre zéro. Encore un autre. Et un quatre. Et un dollar. Maintenant lis moi ce que tu vois. »

Il m’a dit « 400 000 dollars »
Je lui réponds : « Voici la somme pour laquelle ‘Carrie’ vient de se vendre à New American Library ». (Somme dont laquelle la moitié reviendra à King, soit 200 000 dollars, une grande somme à l’époque, d’autant que l’auteur était pauvre et vivait dans une caravane, ndt).

JS: Je suis littéralement en larmes, rien qu’à écouter cette histoire. Quelle était sa réaction? 

BT: De ce dont je me rappelle, nous étions tous les deux très silencieux. Une sorte de silence assourdissant. J’étais en train de fêter ce moment avec lui et il le célébrait avec moi.

JS: Etait-ce inédit jusqu’alors qu’un nouvel auteur obtienne $400 000 avant même qu’un livre ne soit publié? 

BT: Oh c’était vraiment quelque chose d’inhabituel. Même de nos jours. Il peut y avoir une vente, mais rarement une vente de cette taille. C’était près d’un demi-million. C’était un événement extraordinaire. Ça l’était vraiment.

JS: Ce devait être quelque chose de vraiment impressionnant pour cette famille. C’était ce que Steve était censé faire. Il faut repenser à toutes les difficultés qu’ils avaient traversées à cette époque. Il refusait des boulots de nuit pour pouvoir passer des soirées à écrire des histoires sur la vieille machine à écrire de Tabitha. A vendre des histoires pour des magazines pour hommes qui paieraient juste assez pour couvrir les ordonnances de médicaments pour les otites des enfants. Il ne devait avoir que des doutes à cette période, vous savez? Et puis, soudainement, voilà. Le futur appelle.

BT: Il était dévoué. Quand il avait 12 ans, il avait décidé que c’était ce qu’il allait faire pour le reste de sa vie. C’était le moment décisif pour lui. C’était réellement lorsqu’il a décidé qu’il allait devenir un auteur.

JS: Vous rappelez-vous la première fois que vous avez vu le film « Carrie » de Brian de Palma? 

BT: Je l’ai vu par morceaux parce qu’ils venaient tout juste d’obtenir les rushs (ndt : un premier montage). Steve et moi l’avions vu dans un cinéma aux studios. Nous étions assis derrière Simon & Candice Bergen. Il y avait des gens célèbres. Mais la seule partie que nous avons vu était la scène du bal de promotion. Nous avons vu la scène entière du bal de promotion telle quelle fut lors de sa sortie et bien qu’elle fût présentée toute seule, je l’ai fortement apprécié. Je pensais qu’ils n’arriveraient jamais à rendre justice au livre, et pourtant je n’ai pas réussi à y trouver un seul défaut.

JS: Quelle était la réaction de King à son sujet? 

BT: Nous étions tous les deux des fans de films, donc nous étions ébahis de nous retrouver dans une salle privée de studio avec des célébrités. C’était un aperçu des paillettes et de l’arrogance du showbiz.

JS: Est-ce que tout le monde à Doubleday était à vos pieds à vous remercier après qu’il fut annoncé que « Carrie » allait devenir un film? 

BT: Pas vraiment, et cela ne m’a pas trop dérangé. Mon travail chez Doubleday avait déjà quadruplé depuis la publication du roman, donc c’était plus une bonne chose pour moi, mais je ne me suis jamais comporté ainsi. Je voulais vraiment que le film soit un succès et j’étais convaincu qu’il le serait. Steve espérait réellement que nous aurions Brian de Palma et je pensais ‘Qui ça?’, j’avais dû faire des recherches. Il n’avait alors fait que deux ou trois films. Je ne savais pas non plus qui Larry Cohen était, ni Sissy Spacek. Ils n’étaient que peu connus, et c’était plutôt inquiétant pour moi.

Contrairement au film « Shining », qui, quand le projet nous est arrivé  était attaché à Stanley Kubrick.

JS: King a dit en de nombreuses occasions qu’il n’était guère ravi par l’adaptation de « Shining » par Stanley Kubrick. Qu’en pensez-vous, vous-même?

BT: J’ai pensé qu’il était bien. Vraiment. Je n’étais pas sûr de la fin. Dans la première version du scénario que nous avons reçu, Jack tuait Wendy à la fin. Je leur ai dit que « Non, vous ne pouvez pas faire ça. Elle ne peut pas mourir. Il faut qu’elle soit vivante à la fin. » Nous nous sommes un peu disputés à ce sujet, mais finalement ils étaient d’accord sur le fait qu’elle devait survivre.

JS: Ils, voulant dire Stanley Kubrick?

BT: Non, les producteurs. Nous avions un diner plutôt couteux au Plaza Hotel  avec Mary Lou Johnson et les investisseurs du projet. Ils avaient acheté les droits ainsi que Stanley Kubrick, ils négociaient maintenant avec Steve et moi-même au sujet du deal. L’accord qu’ils nous proposaient nous semblait juste, et Stephen King n’avait pas assez de poids à l’époque pour leur demander davantage.

En réalité, ils ont approché Stephen King après que Jack Nicholson ait accepté. Ils lui ont dit, « Ecoute Steven, nous avons Jack Nicholson, mais nous ne pouvons nous le permettre à moins que tu réduises d’1%. Ils voulaient lui donner 4% au lieu des 5% qu’ils lui avaient initialement promis. Steve m’a demandé, ‘Qu’en penses-tu?’ « 

Nicholson était vraiment tendance à l’époque. Je pensais à Kubrick et Nicholson, et lui dit « Accepte! Accepte! »

Contrairement à l’adaptation de « Carrie » qui avait besoin du bouche à oreille pour devenir un succès, « Shining », avait d’ores et déjà un poids parce qu’il s’agissait d’un film à gros budget avec Jack Nicholson et Stanley Kubrick. Les règles de bases pour quelque chose de ce genre sont très différentes. Je n’avais aucune remarque concernant les changements qu’ils apportaient entre le livre et le film. Cela arrive tout le temps avec les films.

 

 


 

Interview Jason Sechrest Suntup Billthompson Editeur Stephenking2

 

 

Deuxième Partie (en anglais): 

 

Dans la première partie de notre interview exclusive avec Bill Thompson, l’homme qui a découvert Stephen King, nous évoquions en longueur les premiers manuscrits de Stephen King et la vente de « Carrie« , son premier roman.

Dans cette seconde partie de notre conversation, nous couvrirons les autres livres de Stephen King que Bill Thompson a édités durant son temps chez Doubleday, à commencer par « Salem » sortit en 1975.

 

 


 

JS: Concernant « Salem », le deuxième livre de Stephen King, quelle fut votre réaction initiale en le lisant? 

BT: J’aimais que la bourgade s’appelle ‘Jerusalem’s Lot’.  Je pensais, « C’est parfait. Très imaginatif. C’est coloré. C’est vaguement biblique. » En fait, le titre d’origine était ‘Jerusalem’s Lot’, mais le département marketing a déclaré que cela sonnait trop religieux, et non pas comme une histoire de vampires se déroulant dans une petite ville. C’était Tabby (Tabitha King, la femme de Stephen King, ndt) qui a eu l’idée d’ajouter l’apostrophe avant le S. Elle a dit « Au moins les gens penseront à de la sorcellerie au lieu d’Israel. » C’est comme cela que le titre vit le jour.

JS: J’ai entendu qu’à un moment il portait le nom de « The Second Coming » (littéralement, « La deuxième venue », « La deuxième arrivée », une référence biblique, ndt).

BT: Cela semble correct. Cétait probablement celui des premiers jets. 

JS: S’agissait-il d’un autre livre comme « Carrie » durant lequel vous sentiez qu’il nécessiterait beaucoup de travail dans un chapitre en particulier?

BT: Il ne nécessitait pas beaucoup d’édition. C’était un peu plus facile parce que c’était une histoire de vampires. Les vampires n’étaient pas quelque chose à la mode à l’époque. Cela paraissait comme un autre récit d’un homme-étrange-qui-arrive-en-ville-et-qui-se-transforme-en-histoire-de-vampires. C’était Dracula. Il n’y avait rien de mal à ce sujet, mais cela ne se distinguait pas de ce qui avait été déjà fait auparavant. C’était une suite décente, mais cela m’a semblé juste comme une histoire basique de vampire.

JS: Je vais sans doute être en désaccord avec vous à ce sujet, bien que votre connaissance de la littérature soit probablement plus grande que la mienne. Mais je n’arrive pas à trouver un quelconque Dracula avant 1975 se déroulant en banlieue. Proposer une histoire de vampire dans une petite bourgade américaine semble bien plus réelle que des châteaux, est-ce que cela avait été fait avant « Salem »?

BT: C’est une bonne remarque. Cela a pu être fait auparavant, mais pas à ma connaissance. En tout cas pas dans un roman qui était populaire.

JS:Un de nos lecteurs avait des questions au sujet de « Salem« . Un des premiers manuscrits du roman n’incluait pas le Prologue, tandis que le célèbre piège mortel du sous-sol (avec des couteaux) était à l’origine écrit comme une mort par des rats. Est-ce que certaines de ces modifications ont été réalisées à votre demande?

BT: Ajouter un prologue semble quelque chose que j’aurais pu recommander. Je me rappelle avoir coupé les rats. Je ne me rappelle pas les détails, mais je me rappelle qu’être mangé par des rats était gore sans le nécessiter.

JS: Etait-ce la même chose avec « Shining », où vous ressentiez qu’il ne nécessitait pas beaucoup d’édition? 

BT: Oh non, celui-ci a nécessité beaucoup d’édition! 

JS: Vraiment? C’est à dire? 

BT: (Stephen) King avait la tendance d’ajouter une intrigue secondaire qui n’avait rien à voir avec l’histoire principale, mais offrait une sous intrigue qu’il appréciait beaucoup. Dans le cas de « Shining », il y avait toute une intrigue secondaire au sujet de gangsters des années 20 et 30. Ils prenaient la forme de fantômes dans l’hôtel. Il avait tout un lot de ces personnages dans « Shining », ce qui n’avait pas d’intérêt. Je lui ai demandé de sévèrement couper dans « Shining ».

JS: Attendez un instant! Me dites-vous qu’il y avait dans « Shining » des fantômes de gangsters des années 20 et 30? Je ne pense pas avoir entendu cela auparavant. C’est peut-être même une première, Bill !

BT: Et bien, REDRUM (transformé en TROMAL dans la traduction française, ndt), était une première pour moi. C’était bien à la moitié, lorsque le lecteur découvre la signification de REDRUM. C’était une bonne histoire et une merveille d’écriture.

JS: Je lisais un article l’autre jour qui disait que lorsque vous travailliez sur le premier recueil de nouvelles de Stephen King, « Danse Macabre« , vous étiez exigeant sur le fait que King ne devait inclure que les meilleures de ses nouvelles. Comment avez-vous choisi les nouvelles que vous considériez comme les meilleures?

BT: Je suis certain d’avoir exprimé mes préférences et certains de mes préjugés au sujet des histoires, mais s’il avait été en fort désaccord au sujet de certaines de ses histoires, j’aurais probablement cédé. C’était son livre, pas le mien. Bien entendu, je voulais le meilleur; c’est ce que les éditeurs veulent.

 

 

Plusieurs nouvelles publiées dans « Brume », le second recueil de Stephen King avaient initialement été proposées pour le recueil « Danse Macabre », selon cette lettre de Bill Thompson à Stephen King, en date du 22 avril 1977. Photos en provenance de Bob Jackson.

 

JS: Quelle est votre nouvelle préférée de « Danse Macabre »? 

BT: Oh, ça fait si longtemps. Je devrai probablement me replonger dans le sommaire.

JS: J’en ai un ici. Je peux vous donner quelques titres, si cela ne vous dérange pas. 

BT: Bien sûr! Allez-y. 

JS: “Celui qui garde le ver”, la préquelle alors inédite de « Salem » 

BT: Je me rappelle apprécier celle-ci. 

JS: “Poste de nuit,” “Les enfants du maïs”, “Cours, Jimmy, cours” – 

BT: C’est incroyable le nombre de ces nouvelles qui ont été transformées en films. 

JS: Ça l’est! J’ai toujours aimé cette nouvelle, « La presseuse ».

BT: Pas moi. Je ne voulais pas que Stephen King soit trop sombre sur le passé des histoires. Elle est grise. Elle est sombre. Métallique. Sale. Je ne sais pas s’il était dans une humeur spécifique lorsqu’il a écrit « La Presseuse », mais cette histoire n’a jamais été une de mes préférées.

JS: Peut-on affirmer que vous aviez plus que juste une relation de travail avec King? Etiez-vous amis? 

BT: Oh oui, certainement. 

JS: Quand est-ce que cela s’est transformé? (en plus qu’une relation de travail, ndlr)

BT: Et bien, la vente poche des droits de « Carrie » l’a cimenté parce qu’elle a tout changé, pour chacun d’entre nous. Mais vraiment, rien que le fait de signer un contrat après tout ce que nous avions traversé. Je ne lui ai pas partagé tous les détails, parce que je me disais qu’il était inutile de lui parler de l’impossibilité de faire ce livre. Pourquoi pleurer sur son épaule au sujet des difficultés que j’avais de mon côté? Donc il n’a jamais vraiment su l’anxiété que j’ai eue pour pouvoir obtenir un contrat, mais une fois que ce fut fait, ce fut l’étape charnière. Nous avions tous deux confiance en l’autre après cela.

JS: Quelle est votre souvenir favori au sujet de Stephen King? 

BT: Il y a eu beaucoup de bons moments. Et quand je dis cela, je ne parle pas de folies ou de fêtes. Il est resté un soir dans mon appartement à Westchester, juste après que nous ayons signé un contrat pour « Carrie ». Il n’avait toujours pas d’argent. J’avais un lit simple, le lui ai donné, et j’ai dormi sur le sofa. Je me rappelle penser « Hey, pourquoi je donne mon lit à ce type? C’est quoi cette histoire? » Mais d’un autre côté, il est plus grand que moi, donc cela avait du sens. C’était un grand appartement avec une vue sur l’Hudson. Il avait une cheminée.  Nous avons passé la soirée à parler de livres et de films.

 

Stephen King (left), Bill Thompson (center), and Peter Straub (right) at Straub’s birthday party during the writing of The Talisman (1984).


JS: Je suis sûr que c’est une soirée dont il doit bien se souvenir. 

BT: Oh, c’était une nuit dont je suis certain qu’il ne l’oubliera jamais non plus parce que nous sommes rentrés en bus avec un collègue de chez Doubleday qui est descendu à l’arrêt d’avant. Je l’ai présenté à Stephen King, et ce collègue qui avait des prétentions littéraires lui dit « Alors quand est-ce que vous allez arrêter tout cela et commencer à écrire quelque chose de sérieux? » King m’a regardé, et je l’ai regardé. Puis j’ai dit à l’andouille « Oh, je pense qu’il écrit bien assez sérieusement. Penses-tu que le marché des facsimile dans lequel tu es supportera une autre de tes réimpressions d’Alger? Comment est-ce que cela se passe d’ailleurs? »

Je sais que King n’a jamais oublié cette anecdote, car pendant des années après ceci, Stephen King disait souvent « Penses-tu que ce soit sérieux, Bill? Penses-tu que ce soit vraiment des livres sérieux? » Je pense que cela l’a vraiment énervé, cette suggestion qu’il écrivait dans une catégorie ou qu’il n’était qu’un auteur de livres de poche.

JS: Est-ce que cela a jamais été une préoccupation pour vous? 

BT: Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il soit classé comme un auteur d’horreur. Je voulais qu’il développe et fasse plus que cela. Il faut comprendre que l’horreur, à cette époque, n’était pas un genre respectable. Ce n’était même pas un genre à part entière, à vrai dire. C’était en quelque sorte perçu comme un peu mieux que les bandes dessinées. Il a vraiment joué un rôle prédéterminant dans l’établissement d’une catégorie horreur dans la littérature. Je pense qu’à l’époque c’était encore moins bien perçu que la science-fiction ou la fantasy.

JS: Diriez-vous que Stephen King a élevé le genre? 

BT: Il l’a même établi! C’était vraiment maigre à l’époque. Qu’y avait-il hormis « Frankenstein », « Dracula » ou « Dr Jekyll & Mr Hyde »?

JS: « Le Fléau » est un roman célèbre pour avoir été abrégé de centaines de pages à la demande de Doubleday. J’ai lu que vous étiez sur le point de partir de Doubleday à l’époque. Etiez-vous en mesure de lire le roman original avant qu’il ne soit coupé, et que ressentiez-vous face au fait que Doubleday en enlevat autant?

BT: J’ai travaillé sur « Le Fléau » en tant qu’éditeur, malgré mon départ. Stephen King avait annoncé qu’il quittait Doubleday et de ce que j’en ai compris, j’ai probablement travaillé sur « Le Fléau » parce qu’il ne souhaitait pas travailler avec un autre éditeur. Donc j’ai planché sur « Le Fléau ». Maintenant, j’ai deux chiffres en tête. Le premier c’est 1300, et je n’arrive pas à croire qu’il y avait 1300 pages dans le premier manuscrit, mais c’est ce que j’ai en tête. Il y avait réellement plus de 900 pages dans le premier manuscrit sur lequel j’ai travaillé.

JS: Wow, c’était un gros manuscrit. 

BT: Oh, c’était immense. Mais j’ai toujours cru que l’histoire appartient à l’auteur. Sauf si l’on peut vraiment dire « Cela le ralentit » ou « Cette scène est gratuite », ou « Tu te répètes ici », tu ne peux pas couper juste pour l’intérêt de couper. 

Le problème que je rencontrais était que Doubleday ressentait qu’ils ne pourraient pas relier le livre à des prix auxquels ils étaient habitués, parce qu’il était trop épais. Et s’ils faisaient les dépenses nécessaires pour le relier correctement, ils devraient le vendre le entre $13.95 et 15.95. Ils ne pensaient pas que le marché accepterait un tel prix. Donc ils m’ont demandé, « Peux-tu le réduire? »

Il y avait assez de matériel dans le manuscrit d’origine pour que je puisse faire quelques coupures sans trahir l’auteur. A un moment donné, il a fini par faire lui-même la majorité des coupes. Je lui suggérais des pages et puis nous en discutions ensemble. Il n’y avait rien d’arbitraire à ce sujet. S’il disait, « Non, je vais souffrir si tu coupes cela », alors ça restait. C’était une opération jointe.

J’ai toujours eu le ressenti que New American Library a réalisé d’autres coupes après l’avoir reçu. Si un jour vous avez 12 heures à tuer, j’aimerais que vous compariez les versions de New American Library et de Doubleday pour voir s’il y a eu des coupes additionnelles.

JS: Acceptait-il les coupures qui étaient faites, ou était-il en colère? 

BT: Je pense qu’il était plutôt en rage. 

JS: Avez-vous apprécié « Le Fléau »? 

BT: Vous devez garder à l’esprit qu’on m’a poussé vers la porte. Et j’avais ce manuscrit de la taille d’un bloc porte que je devais éditer avec le même enthousiasme et la même joie avec laquelle j’avais traité les autres. Je n’en ai pas vraiment ressenti de plaisir, et j’étais énervé vers la fin.
[SPOILER]
Je pensais que si il avait besoin d’une bombe atomique pour nettoyer les bouts, il avait du être à bout d’idées.
J’aurai suggéré autre chose, si on avait eu plus de temps pour y travailler ensemble. Ce n’était pas mon préféré de ses livres, et je demeure convaincu qu’il est trop long.

JS: Le dernier livre de Stephen King pour Doubleday était « Simetierre » en 1983. Est-ce que vous avez été impliqué dans son édition?

BT: Non, pas du tout. 

JS: De ce qu’il m’en semble, il trainait dans un tiroir pendant des années avant d’être publié. S’il vous avait donné le livre à l’époque, est-ce l’un de ceux que vous auriez passés sous l’égide des livres de Richard Bachman?

BT: Oh non, celui-ci je l’aurais accepté sans l’ombre d’un doute. Je l’aurais peut-être embêté un peu. Je lui aurais dit qu’il a principalement réécrit « La Patte de Singe », une histoire classique (de WW Jacobs, 1902, ndt), et en a tiré un roman.

JS: Après Doubleday, vous avez commencé à travailler chez Everest House, qui publieront le premier essai de Stephen King, « Anatomie de l’horreur » en 1981. Est-ce vrai que vous avez encouragé Stephen King à le faire?

BT: Ce n’était pas tellement un encouragement mais plutôt ma manière de l’aider à terminer son contrat avec New American Line (NAL). Ils avaient un contrat pour X nombre de livres. Mais s’il écrivait un livre de recette, un livre de poésie ou un livre intitulé « Danse Macabre » (« Anatomie de l’horreur« , en français), il était libre de le faire. Tous les deux nous étions encore de très bons amis.

JS: Pourquoi pensiez-vous que c’était aussi important pour lui de le faire? J’ai entendu dire qu’il était réticent, et que vous lui aviez dit : « Tu peux, et tu devrais. » 

BT: Principalement, c’était la faille lui permettant de se libérer tout en proposant un livre à son vieil ami Bill Thompson. (Rires). Bill Thompson était prêt à encaisser quelconque service lui étant dû! Je lui ai dit, « Donne-moi un livre-essai. » Il m’a dit qu’il ne savait pas ce qu’il pourrait écrire. Je lui répondis, « Tu as tes films, livres et musiques préférés… et tes fans veulent le savoir. Ils aimeraient entendre chez eux ce que tu as à leur dire. » C’est ainsi que nous avons commencé à en parler, et cela a grandi pour devenir un livre autour de l’histoire de l’horreur.

JS: Est-ce que vous avez un livre préféré de Stephen King? 

BT: « Carrie » se doit d’être en haut de cette liste. Lui et « Shining ». « Christine » est aussi un de mes préférés, bien que je ne l’aie pas édité.

JS: Et les livres de (Richard) Bachman? 

BT: Et bien, j’ai eu de l’influence sur ceux-ci. Il proposait des manuscrits, mais ils étaient trop nombreux pour moi. C’était encore ses débuts et il allait proposer trop de livres pour ses fans. Il allait épuiser ses fans avant même qu’il en ait assez. Donc je lui ai dit, « Il faut que tu ralentisses, ou que tu te trouves un pseudonyme. » Il aima l’idée du pseudonyme parce que cela allait dans le sens de sa croyance que, si tu es bon, tu n’as pas besoin d’être chanceux. Les lecteurs te trouveront s’il s’agit de bons travaux. En théorie, c’est vrai, mais dans la pratique ce n’est pas toujours le cas.

Richard Bachman était un secret profond et très bien gardé dans l’industrie littéraire, et il n’y en a pas tellement. Le milieu de l’édition est très jaseur. On aime savoir ce qu’il se passe à l’intérieur. Stephen King ne me l’avait même pas dit, vraiment. Nous avions discuté de la possibilité, mais il ne m’a jamais dit qu’il allait le faire ou qu’il allait publier ces manuscrits sous le nom de Richard Bachman. Mais je le lui ai répété à maintes reprises, « N’écris pas trop. N’inonde pas le marché avec des livres de Stephen King. »

JS: Et bien, votre mémoire est tout simplement incroyable, monsieur. C’est vraiment épatant tout ce dont vous vous rappelez toutes ces magnifiques histoires, et j’apprécie que vous me les partagiez. Je sais que vous avez un site internet ( BillThompsonEditing.com ) et que vous proposez vos services aux écrivains. Comment est-ce que cela se déroule? 

BT: Cela dépend, mais généralement je demande à l’écrivain de m’envoyer d’abord un extrait de plusieurs pages, et je fais ensuite un petit compte rendu à ce sujet. Je lui renvois mes commentaires, dans l’espoir qu’il accepte et dise, « D’accord, combien est-ce que vous facturez pour lire le reste du manuscrit? », dans quel cas je le renvoie vers la personne qui gère mon site internet et l’aspect financier des affaires.

JS: Mr. Thompson, si vous me permettez de le dire, vous êtes vraiment un géant de la littérature. Vous êtes une légende dans le milieu de l’édition. Les décisions que vous avez prises ont eu un grand impact, non pas seulement sur l’édition et la littérature, mais également notre culture. Si vous pensez à l’impact que Stephen King a eu sur notre culture, le fait que vous l’ayez découvert a changé le cours de l’histoire. A l’époque où vous découvriez des noms tels que Stephen King et John Grisham, il y avait bien entendu de grands talents qui voyaient le jour. Pensez-vous que les nouveaux auteurs qui vous proposent leurs travaux à lire ont autant de talent que ceux de l’époque?

BT: Oh, je pense que c’est exactement pareil. Il y a autant de bons écrivains qu’il y en avait. Peut-être même plus. Ce que j’ai remarqué c’est combien il est encore plus difficile de se faire publier. Une femme avec qui j’ai travaillé m’a appelé aujourd’hui parce que j’avais fait la critique de son livre, qui se trouve à mi-chemin dans la fantasy. Je lui ai fait part des points de faiblesse que j’ai remarqués et lui ai suggéré comment les réparer. Elle m’appelait pour me dire qu’elle a fait les modifications et qu’il s’agit maintenant d’un bien meilleur livre. C’est un merveilleux roman et malgré le fait que le genre de la fantasy soit devenu bien plus populaire, je peux vous dire qu’elle ne trouvera probablement pas un agent pour cela, ou même être publiée, et pourtant le livre est très publiable. Un autre auteur avec qui j’ai travaillé a écrit une formidable fiction qui se vendrait bien. Il l’a envoyé à 60 agents avant d’obtenir la moindre réponse. Je prenais toujours le temps de répondre lorsque je recevais un manuscrit. Je ne pense pas que cela se passe beaucoup ainsi de nos jours. Et c’est dommage parce que la qualité globale de l’écriture est probablement bien meilleure que ce qui se faisait lorsque Stephen King ou encore John Grisham ont commencé à percer.

JS: Vous avez accompli tellement d’accomplissements tout au long de votre carrière. Quel est celui dont vous êtes le plus fier? 

BT: Vous savez, ce n’est pas les accomplissements auxquels je pense. Je suis embarrassé de l’admettre, mais je n’arrête pas de penser aux manuscrits qui se sont échappés. Les histoires que je ne pouvais tout simplement pas appuyer. Des auteurs qui avaient tout pour eux, mais pour lesquels je ne pouvais rien faire, pour diverses raisons. Il y a cet écrivain de Californie. J’ai essayé de me rappeler son nom une bonne centaine de fois, et je n’y arrive tout simplement pas. C’était un livre pour lequel King avait raison. Il aurait trouvé son public. C’était un des meilleurs. Je me rappelle  ce livre comme si c’était hier et je n’ai jamais arrêté d’y penser et espérer que j’aurais pu travailler avec lui. Si seulement je pouvais me rappeler de son nom, je serai en mesure de le joindre et de le contacter. Mais bon, qu’est-ce que cela pourrait lui faire aujourd’hui, ou à moi? Je…. (longue pause)

J’espère juste qu’il n’a pas arrêté d’écrire.

 

 

Merci à Jason et Suntup de nous avoir autorisés à traduire et partager cette interview

 

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